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| PETITES MAGOUILLES EN OVALIE - L’histoire cachée du rugby français Sans les relations douteuses entre la Fédération française et le régime vichyste, les Français ne suivraient peut-être pas avec la même passion les exploits du XV de France. La France est le premier pays non anglophone à organiser la Coupe du monde de rugby. Il y a longtemps déjà que les joueurs français ont montré qu’ils valaient largement leurs rivaux britanniques et des antipodes sur le terrain. L’organisation du tournoi est un formidable rite de passage. Elle constitue aussi une mine d’or sportive et financière potentielle, pour le rugby* en tant qu’institution culturelle. La gardienne de ce temple, la Fédération française de rugby (FFR), s’enorgueillit d’un passé riche et souvent glorieux, un passé dont les Français sont fiers à juste titre. Mais, en dépit de toute l’exubérance de son présent, la réputation du rugby français souffre d’antécédents douteux. Sous les mêlées et les cocottes du rugby français se dissimule une histoire moins radieuse. Une histoire qui, indirectement, a contribué à l’arrivée de la Coupe à Paris et qui permet de comprendre pourquoi, s’il n’y avait pas eu la Seconde Guerre mondiale, le rugby à XV ne serait aujourd’hui qu’un sport mineur en France. Dès sa naissance, le rugby français s’est distingué par son curieux mélange de talent sublime et de brutalité occasionnelle. Dans les années 1930, l’équipe de France a même été exclue du tournoi des Cinq-Nations (alors amateur) pour jeu violent et pour avoir, semble-t-il, organisé en catimini le paiement de salaires aux joueurs. Au début de la décennie suivante, le rugby union* ou rugby à quinze* sombra un peu plus encore, grâce à l’émergence d’une forme plus prenante et semi-professionnelle du sport : le rugby à treize*. Né dans le Lancashire et le Yorkshire industriels, il fit des ravages dans le sud-ouest rural de la France, fief du rugby à XV. Celui-ci ne doit son salut qu’à l’invasion de la France par l’armée allemande en mai 1940. Certains de ses hauts responsables profitèrent de leurs bonnes relations avec le régime collaborationniste de Vichy pour obtenir la mise hors la loi de la version rivale, accusé de “corrompre” la jeunesse française. Le rugby à XV récupéra ainsi les fonds, les joueurs, les stades et même les équipements du jeu à treize, qui ne s’en remit jamais. Après la guerre, aucune compensation ne lui fut versée. Ce n’est qu’en 2002 que les autorités françaises ont officiellement reconnu que les treizistes avaient été victimes non tant d’une monstrueuse idéologie politique que de la jalousie, des préjugés et d’une tromperie scandaleuse. Si l’histoire de cette interdiction vichyste n’a jamais été vraiment racontée en France, elle a fait l’objet, il y a quelques années, d’un excellent ouvrage, Le Rugby interdit [éd. Cano & Franck, 2006] écrit par Mike Rylance, un spécialiste de ce sport. Pour tenter de comprendre comment et pourquoi cela a pu avoir lieu, il faut prendre en compte deux des grandes énigmes de l’histoire du rugby français. Pourquoi le jeu français allie-t-il ainsi une beauté époustouflante à, parfois, ou plutôt souvent, une telle brutalité ? Pourquoi, par ailleurs, ce sport s’est-il si profondément implanté dans la tradition du Sud-Ouest, sans être joué à haut niveau dans le reste du pays ? On dénombre plus de 90 départements* en France, mais la sélection française de Coupe du monde vient de dix d’entre eux, pour la plupart situés dans le Sud et le Sud-Ouest. Ce sont des expatriés anglais qui ont joué pour la première fois au rugby, ou à l’une de ses formes, en France, dans le cadre du Havre Athletic Club, en Normandie. C’était en 1872. Le véritable rugby fut importé à Paris par l’English Taylors Club l’année suivante. En 1888, on recensait trois clubs dans la capitale. Dès les premières années, l’aristocratie et la grande bourgeoisie françaises s’emparèrent de ce sport, y voyant un moyen de retremper le moral de la caste des officiers après la défaite humiliante de la guerre de 1870. Le jeu anglais, développé à partir de la tradition des grandes écoles, s’était mué en succession de rucks et de mauls interminables durant lesquels les deux équipes s’efforçaient soit de faire mettre genou à terre à l’adversaire, soit de percer les lignes rivales. Dès le début, dit-on, les joueurs français ont développé un autre type de jeu, fondé sur la course et les passes. Le 23 avril 1892, dans la revue française L’Illustration, Edmond Renoir a tenté de brosser un tableau du premier France-Angleterre. Selon lui, la principale différence entre les styles anglais et français reposait sur le fait que les Anglais aimaient plonger “leur tête dans la boue”, ce qui n’était pas le cas des Français. Un des tout premiers joueurs français fut Henri Alain Fournier. Sous son nom de plume, Alain-Fournier, il a écrit Le Grand Meaulnes, roman classique sur un amour d’adolescence. Parmi sa correspondance, on a conservé des lettres adressées à des amis joueurs parisiens, où il les invitait à venir prendre part à des matchs en bord de fleuve, dans le parc de Bagatelle, entre le bois de Boulogne et une large anse de la Seine. Le rugby à XV a récupéré les fonds, les joueurs et les stades du jeu à XIII Selon Jean Lacouture, auteur d’une histoire du rugby français, la beauté et la fluidité du jeu gaulois (au mieux de sa forme) se sont enracinées grâce à ces premières rencontres aristocratiques dans les bois*. “Feintes, courses, esquives et accélérations naquirent d’un esthétisme élitiste, descendant des chevaliers et des tournois du Moyen Age”, explique-t-il. Mais pourquoi, après avoir commencé comme un sport d’officiers à Paris, le rugby s’est-il transformé en un jeu de paysans dans le Sud-Ouest ? Lacouture y voit un “triple paradoxe”. Au Royaume-Uni, le rugby a prospéré dans la classe moyenne et supérieure anglaise, ou chez les mineurs et les agriculteurs des pays celtes. Or, en Bretagne, il n’a jamais réussi à s’implanter. Il a été introduit par J. J. Shearer, homme d’affaires écossais installé à Bordeaux. “Dans le Sud, le rugby n’a pas vraiment surgi des caves à vin, mais, en particulier avant la Première Guerre mondiale, il sentait distinctement le bouchon”, note Jean Lacouture. Il fait remonter le développement du sport dans le Sud-Ouest à la victoire du Stade Bordelais sur un club parisien lors du championnat national de 1899. Ensuite, le rugby s’est répandu comme une traînée de poudre dans les bourgs et villages du Sud et du Sud-Ouest. D’autres historiens du rugby proposent des explications ethniques ou raciales. Ils suggèrent que les peuples basque et catalan, des montagnards rudes et musclés, étaient mieux adaptés au rugby que d’autres populations françaises. Mais si les Celtes d’Ecosse, du pays de Galles et d’Irlande se sont pris de passion pour ce sport, pourquoi pas les Bretons ? Ce qui est incontestable, c’est que le jeu est devenu incroyablement populaire dans le Sud-Ouest en tant que manifestation du nationalisme et de l’orgueil régionaux, expression de la résistance à Paris, qui cherchait à réduire au silence la culture locale. Agé de 83 ans, l’abbé landais Michel Devert est à la retraite. Sa mémoire du rugby remonte à avant la guerre et, il y a quarante ans, il a fondé la chapelle de Notre-Dame du Rugby à Larrivière, dans les Landes. A l’en croire, c’est l’Eglise catholique qui est coupable de la fracture régionale du rugby en France. “Il y a eu une époque où l’Eglise considérait que jouer au rugby était un péché. On pensait que le jeu était trop violent, et l’on préférait le football et le basket. Dans le Sud-Ouest, il y avait une forte tradition républicaine. Beaucoup de notables ont encouragé le rugby justement parce que l’Eglise le détestait. C’est devenu une expression de la fierté locale”, affirme-t-il. Il rappelle que, dans le Sud-Ouest aussi, le rugby a avant tout passionné les villages et les bourgs plutôt que les villes. Dès le début, il a été pratiqué par de robustes jeunes fermiers et viticulteurs. La force motrice n’en était pas seulement l’orgueil régional, mais la “fierté locale villageoise”. Le rugby est devenu un moyen de canaliser les antagonismes qui existaient depuis des siècles entre vallées et coteaux, villages et villages. Quelles qu’en soient les raisons, dans les années 1920 et 1930, le rugby français était devenu un sport géré au niveau national par des aristos à Paris, mais joué par des paysans dans le Sud-Ouest. Mais les aristos n’ont pas tardé à en perdre le contrôle. |
