Plus qu'une référence. Sur le rugby d'abord, mais aussi sur le tennis et le golf, Denis Lalanne a illuminé les pages de L'Équipe de 1955 à 1992. Et signé en parallèle plusieurs ouvrages remarqués, dont le célébrissime Grand Combat du XV de France (éd. La Table Ronde, 1959). Ce récit de l'historique tournée 1958 en Afrique du Sud lui a valu, de la part de son ami Antoine Blondin, le surnom de « 16e homme du quinze de France ».
« Je vais dire qui fut, réellement, le seizième homme du quinze de France vainqueur à Johannesburg le 16 août 1958 (5-9), a écrit Lalanne, trente ans plus tard. C'était un partenaire resté dans l'ombre, qui avait poussé la passion du jeu et de l'amitié jusqu'à écrire des romans vécus dans L'Équipe au moyen des quelques bribes que je pouvais télégraphier d'Afrique du Sud. C'est lui, l'anonyme de service, qui a fait vibrer nos lecteurs aux exploits de Lucien Mias et de ses forbans. Il avait la gueule de Paul Newman, il s'appelait Robert Roy et c'était un frère comme il n'en existe plus. »
« Le mot câblé coûte une fortune, je suis tenu de modérer les frais. À Paris, c'est Roy qui reprend tout et qui, lui, romance carrément »
Denis Lalanne, envoyé spécial de « L'Équipe » en Afrique du Sud en 1958
Cet été 1958, Denis Lalanne est le seul envoyé spécial de L'Équipe pour la première tournée de l'équipe de France chez l'une des trois grandes nations de l'hémisphère Sud. Voilà les Bleus chez les Springboks d'Afrique du Sud, réputés imbattables sur leurs terres. Bilan du périple austral : quatre victoires sur les huit rencontres disputées face à des équipes provinciales ou universitaires locales et, surtout, une invincibilité préservée lors des deux test-matches contre la sélection sud-africaine, avec un nul au Cap (3-3, le 26 juillet) et un succès mémorable à Johannesburg (5-9, le 16 août).
Un exploit colossal, qui occupe toute la dernière page du journal le surlendemain (il n'y avait alors pas de parution le dimanche), avec des articles signés Denis Lalanne. Neuf ans plus tôt, le succès 5-0 du quinze tricolore lors de son premier test-match contre les Argentins, à Buenos Aires, n'avait eu droit qu'à une brève de 14 lignes...
Cette fois-ci, l'envoyé spécial a de la place pour s'épancher. De la place mais pas les moyens... Dans L'Équipe, en 2019, quelques mois avant son décès, Lalanne confiera à Philippe Brunel les difficultés rencontrées à l'époque pour envoyer ses articles à 8 700 km de l'Afrique du Sud : « Quand je pars, le mot câblé coûte une fortune. Je suis tenu de modérer les frais et je procède par petits télégrammes. À Paris, c'est Roy qui reprend tout et qui, lui, romance carrément. Il passe ses journées à l'ambassade d'Afrique du Sud, pour contrôler les fiches météo. »
Et le reporter de L'Équipe d'illustrer son propos avec un exemple : « Après le fameux test-match, je câble : "Dimanche matin Joburg, ville morte." Avec ces quatre mots, Roy écrit : "Imaginez, un grand drap noir partant de la flèche de Notre-Dame, et recouvrant toute la capitale, etc." Il fait du Victor Hugo. » Le reste du « câble de Denis Lalanne », comme est signé son article du jour, est dans la même veine lyrique. « À 16h30, samedi 16 août, la cité fabuleuse dont chacune des pierres avait été taillée dans l'or de ses mines, le fier édifice de la grandeur, de la dignité, de la majesté d'une race, la cité orgueilleuse, bâtie depuis ses carrières de diamants, était frappée de paralysie... »
Pour les lecteurs, pas de doute, ce sont bien les mots de Lalanne. « On reçoit des sacs postaux entiers de lecteurs qui disent : "C'est ridicule, vous leur faites refaire Verdun", se souviendra-t-il en 2019. À mon retour, j'ai trois kilos de notes inutilisées, et j'en fais un bouquin... » Ce sera Le Grand Combat.
En août 1958, « Bob » est sa doublure parfaite. Deux ans plus tôt, cet ancien arrière de la Section Paloise est justement entré à L'Équipe grâce au Béarnais Lalanne. Dans son livre de souvenirs Trois Balles dans la peau (éd. de La Martinière, 2011), ce dernier assure à propos de son collègue et ami : « Notre accord fut instantané sur les engouements les plus divers, rugby, bridge, athlétisme, Hemingway, Jerome K. Jerome, Montand, Jean Anouilh, les vacances sans le sou sur les plages de Saint-Jean-de-Luz, et puis les filles, les filles qui toutes l'adoraient, lui et son profil de guerrier du Péloponnèse. »
« Sa candeur aurait désarmé tous les rédacteurs en chef de la Terre »
Denis Lalanne, au sujet de Robert Roy
Ce profil spartiate, les Français auraient pu le découvrir au cinéma. En 1958, l'année où Roy enjolive les câbles succincts de Lalanne, Jean Becker fait une visite au journal, 10 rue du Faubourg Montmartre, à Paris. Comme le raconte Denis Lalanne, il est à la recherche d'une « gueule » pour Le Trou, le prochain film de son père, le grand réalisateur Jacques Becker. « Il ne venait pas au hasard, il avait l'idée bien arrêtée d'offrir le rôle à Robert Roy, lequel ne voulut rien savoir. » Un de ses collègues, par ailleurs international de volley, saute sur l'occasion et obtient le premier rôle d'envergure de sa désormais nouvelle carrière : Michel Constantin.
La carrière de Roy, elle, s'achève tragiquement, à 37 ans. Celui qui écrit également sur le tennis trouve la mort sur la Nationale 7, près du Péage-de-Roussillon (Isère), le matin du 17 avril 1962, alors qu'il se rend au tournoi de Monte-Carlo. Un drame causé par une pluie diluvienne et une vitesse excessive. Le lendemain, dans L'Équipe, Lalanne évoque bien sûr son « rewriting passionné » de 1958, mais aussi les trains pris « en marche, hors d'haleine, (...) la brosse à dents en bandoulière, ramassée en vitesse dans son sixième de Montparnasse », les papiers téléphonés trop tard, les notes de frais en souffrance, les rendez-vous oubliés...
« À deux ou trois reprises, j'avais dû mettre ma démission dans la balance pour lui éviter un renvoi prématuré », assure encore le journaliste dans Le Temps des Boni (éd. La Table ronde, 2000). Mais comme le signale aussi l'auteur du Grand Combat, « sa candeur aurait désarmé tous les rédacteurs en chef de la Terre ».
En 1992, changement de génération. À 65 ans, Denis Lalanne cède la place de « chapôteur » du quinze de France - le journaliste en charge des articles de présentation et des comptes rendus des matches des Bleus - à Pierre Michel Bonnot. Ce dernier a signé son premier article dans L'Équipe en 1979, sur un match de jeu à XIII entre la Nouvelle-Guinée et une sélection de l'Île-de-France disputé un peu plus près que Johannesburg, à la Cipale, dans le bois de Vincennes.
Quarante ans plus tard, il détaillera dans le journal les angoisses d'un jeune journaliste avant d'envoyer son papier, non pas par télégramme mais via les sténos : « Où trouver un téléphone ? (...) La recherche d'une cabine publique était le souci premier du journaliste en campagne. (...) Je n'ai pas oublié le moment où, ayant composé le numéro à sept chiffres du journal, j'ai pu lâcher, faussement blasé, ce "Passez-moi les sténos !" qui me fit l'effet d'une consécration. C'est que dicter son papier était un privilège d'envoyé spécial et que, par principe, les pigistes n'étaient jamais missionnés hors les murs. Ou alors pas plus loin que Vincennes. »
Dans les années 80, ce privilège d'envoyé spécial tend à perdre de son prestige. Les reporters de L'Équipe font alors la découverte du Tandy, un micro-ordinateur portable venu d'Allemagne, avec dix feuillets de mémoire et un mode de transmission par des bonnettes adaptées au combiné téléphonique. Une petite révolution que met en oeuvre, dans un climat hostile au sein de la rédaction, une autre plume historique de la rubrique rugby, Henri Garcia. Celui qui dirigera la rédaction de 1987 à 1989 parle même de « révolte au Faubourg ». Heureusement, il peut compter sur des soutiens...
« Tu vois, Lalanne tape dessus et il s'en sort bien. Je te demande simplement de faire aussi bien »
Henri Garcia, ancien directeur de la rédaction de « L'Équipe », à propos de l'utilisation du micro-ordinateur Tandy
« J'ai trouvé en Denis un allié inattendu, se souvient ainsi Garcia à la mort de Lalanne. Je lui ai expliqué : "Pas besoin d'attendre l'ouverture, à 16 heures, du bureau toulousain d'André Passamar (journaliste de L'Équipe installé à Toulouse), tu peux envoyer ton papier quand tu veux." Denis fut intéressé, et sa réussite, totale. Ce fut mon meilleur "briseur de grève". À ceux qui me disaient qu'ils n'arrivaient pas à se concentrer sur l'écran, je répondais : "Tu vois, Lalanne tape dessus et il s'en sort bien. Je te demande simplement de faire aussi bien, pas plus." »
Henri Garcia a aujourd'hui 97 ans. Entré à L'Équipe en 1949, cet ancien protégé d'Albert Camus a pris sa retraite en 1994. En novembre 2022, son âge respectable ne l'empêche pas de participer au podcast De notre envoyé(e) spécial(e), programme consacré aux grands reportages maison. Dorénavant, L'Équipe est bien plus qu'un simple journal imprimé, c'est devenu une plateforme multimédia, avec une chaîne de télé, une application, etc. Au micro de Clémentine Blondet, Garcia se confie en longueur sur sa rencontre fortuite avec Lucien Mias, en 1957, et comment, grâce à son article paru à l'époque, le deuxième-ligne de Mazamet a retrouvé le pack de l'équipe de France. L'année suivante, Mias sera le capitaine des Bleus en Afrique du Sud.
« Il tenait dans une valise d'environ quinze kilos pour sa version reportage, ajoutait-il. Cette technique impliquait d'emmener un laboratoire photo de campagne dans une autre valise d'une vingtaine de kilos pour développer et tirer quelques photos sur le lieu de l'événement sportif, ou parfois dans sa chambre d'hôtel. Le métier de reporter photo de L'Équipe s'apparentait souvent à celui de porteur de bagages entre les gares et les aéroports ! »
Dans son texte, Alain Landrain se félicitait de l'évolution technologique qui a notamment réduit à néant ou presque les délais. « Fini, les trois petits quarts d'heure pour développer et transmettre la photo (signée André Lecoq) du but de la tête de Basile Boli qui permet à l'OM de gagner la première Coupe d'Europe française de football en 1993. Fini le temps passé dans les aéroports à trouver un passager complaisant pour rapatrier le colis rempli de bobines de films et récupéré à la sortie de l'avion à Paris par un coursier du journal... »
Fini aussi le temps de L'Auto, l'ancêtre de L'Équipe, quand la transmission des photos pouvait être encore plus épique. Dans L'Équipe raconte L'Équipe, Henri Garcia a ainsi décrit l'odyssée des images de l'historique Championnat du monde des lourds entre Georges Carpentier et Jack Dempsey, à Jersey City, le 2 juillet 1921, faute de bélinographe en état de marche. « Quant aux photos du combat, elles furent transportées par un hydravion qui rejoignit un navire transatlantique en pleine mer. Le bateau emporta les clichés à Liverpool quatre jours plus tard et de là, les photos arrivèrent à Paris, via un train, un ferry et un nouveau train jusqu'à la Gare du Nord. Le bon peuple de France put ainsi admirer les photos de la défaite de son Georges national une semaine après l'événement ! »








