Pas tant que ça. J’étais très excité à l’idée de jouer tout au long de la journée du match. Beaucoup plus que d’habitude. Quand je suis entré dans ce stade mythique, pour cette rencontre assez incroyable, c’était forcément particulier. Après le coup de sifflet final, j’ai vu mes parents, j’ai pu faire redescendre la pression. Mais j’étais quand même assez fatigué. Finalement, j’ai commencé à prendre du recul le lendemain et le surlendemain.
Vous êtes du genre à revoir rapidement vos matchs ?
J’aime les revoir directement après la rencontre. C’est ce que je fais à Pau ou après celles que j’ai joué avec les moins de 20 ans. Pas pour les analyser, mais pour le plaisir. C’est toujours difficile de s’endormir après ce type de rencontre. Quand tu rentres, tu ressens encore une forme de pression, tu es encore dans le match.
À froid, qu’avez-vous pensé de votre performance ?
Je suis assez content de ce que j’ai fait. Mais je suis tout de même du genre à regarder ce que j’ai mal fait en priorité. Il y a des bonnes choses, mais j’ai aussi perdu un ou deux ballons en attaque. Il y a des choses que j’aurais pu mieux faire. Je ne suis pas du genre à me relâcher en me disant ‘‘c’est bon, j’ai fait un bon match’’. Ce n’est que ma première sélection.
Vous dites vous être senti très fatigué. Avez-vous été surpris par la dimension physique de ce niveau ?
D’entrée, il y a eu une longue séquence qui a annoncé la couleur : ça m’a mis directement dans le match. Mais c’est vrai que le rythme est très différent du Top 14. En plus, on joue avec des mecs qui aiment vraiment le rugby : à chaque fois qu’il y a un ballon à exploiter, ils essaient de le jouer au maximum. En termes de précision, les joueurs sont très techniques, il y a donc moins de déchets et moins d’arrêts de jeu. C’est beaucoup plus fluide. Il y a eu 45 minutes de temps de jeu effectif, je crois ? C’est énorme.
Vous êtes souvent renvoyé à la comparaison avec Yannick Jauzion. Jeune, vous vous êtes construit avec quels modèles ?
Je regardais beaucoup de matchs quand j’étais petit. J’avais quelques joueurs que j’appréciais beaucoup comme Wesley Fofana et Sonny Bill Williams. Enfant, j’étais d’ailleurs à fond pour Clermont. J’essayais de reproduire ce que faisaient ces joueurs-là. Mais petit à petit, je me suis attaché à me reconstruire moi-même. Je suis très fier que les gens me comparent à quelqu’un comme Jauzion, mais j’essaie de jouer d’abord à ma manière.
« Je suis très fier que les gens me comparent à quelqu’un comme Jauzion, mais j’essaie de jouer d’abord à ma manière »
Qu’est-ce qui vous plaisait dans le jeu de Sonny Bill Williams ?
Il était très puissant et très grand. Pour un centre, il était très imposant. J’aimais son habilité pour passer dans le dos de la défense. Il arrivait à faire des off-loads, à mettre toujours son équipe dans l’avancée. Il faisait toujours vivre le ballon quand des mecs venaient se proposer à hauteur.
Il existe une forme de tradition autour du trois-quarts centre à la française. Êtes-vous sensible à cela ?
Je ne pense pas à ça. Je suis comme je suis sur le terrain. Je m’efforce juste de penser à ce que je peux faire.
Vous êtes issu d’une famille très rugby : votre oncle a créé le premier club dans lequel vous avez joué, l’Entente sportive des Coteaux de l’Arrêt, votre père a été votre premier éducateur, votre mère a même été dirigeante de l’école de rugby. Qu’est-ce que ça vous a apporté ?
À chaque fois que je finissais les matchs, à table, on débriefait. Quand ça allait, mon père me le disait. Mais quand ça n’allait pas, il savait aussi me le dire. Mon père, qui avait joué troisième ligne centre, voulait vraiment que je réussisse, donc il m’a poussé au maximum. Ma mère était, elle, peut-être un peu plus protectrice (sourire).
Fabien Brau-Boirie a réalisé une première sélection accomplie.
AFP
Votre père a continué à vous conseiller jusqu’à quel âge ?
Blague à part, on parle aujourd’hui encore des matchs. Quand je l’ai au téléphone après, on débriefe encore ce qui a été ou non. C’est toujours d’actualité, je ne sais pas jusqu’à quand ça durera (sourire).
Vous avez déclaré à Cardiff, du fait de votre âge (Ndlr, 20 ans), ne pas avoir vu jouer Yannick Jauzion. Vous a-t-il depuis conseillé de regarder ses matchs ?
Non (rire). Mais je l’ai vu joué quand même Jauzion, hein. Je n’ai juste pas vu des matchs en entier, mais j’ai déjà regardé plusieurs fois des highligths. Je vois comment il se comportait. Je sais que c’était un immense joueur.
Comprenez-vous la comparaison qui est faîtes avec vous ?
Peut-être par rapport à mon profil, ma corpulence et mon style de jeu ? Je pense que c’est par rapport à ça.
N’est-ce pas un poids d’être comparé à un tel joueur ?
Non. Quand on me le dit, je suis très fier. Mais ce n’est pas quelque chose que je répète tous les jours. La seule pression que je me mets, c’est pour bien réaliser mes actions. En équipe de France, tout peut aller très vite.
Vous avez été international des moins de 18 et de 20 ans, votre potentiel est vanté depuis longtemps. N’y a-t-il pas une forme de logique à vous voir en équipe de France aujourd’hui ?
Je me souviens de ma première sélection avec les moins de 18 ans : ça m’avait fait quelque chose de porter le maillot de l’équipe de France. Je suis quelqu’un de réservé et de timide. Je ne suis pas du genre à me vanter de mes points forts. Ce sont les entraîneurs qui m’ont mis en confiance et ont fait en sorte que je me libère sur le terrain. Ayant été intégré tôt dans le projet, à l’image de Kalvin (Gourgues), peut-être qu’on a eu la chance d’en arriver là plus facilement.
« J’ai conscience d’être jeune, d’avoir beaucoup de choses à montrer et apprendre. Je ne prendrai jamais le globe »
Vous êtes un des centres d’attraction du Top 14 depuis le début de la saison. Comment appréhendez-vous l’intérêt que vous suscitez ?
C’est un point sur lequel il faut faire attention. Prendre la grosse tête, ça peut arriver très vite. Franchement, je vois ce qu’il se passe : je ne suis pas bête. Mais j’essaie de ne pas accorder trop d’attention aux éloges. Ça peut vite monter à la tête. Ça me fait plaisir, évidemment, mais je ne suis pas genre à m’enflammer et à me dire que je suis le meilleur. J’ai conscience d’être jeune, d’avoir beaucoup de choses à montrer et apprendre. Je ne prendrai jamais le globe.
Ressentez-vous que les regards de vos adversaires ont changé ?
Quand un mec arrive à faire des différences, tu essaies forcément de trouver des solutions pour bloquer ça. Je m’en rends compte, oui. Mais j’essaie de jouer mon jeu. Même si je sais que ça ne suffira pas au bout d’un moment. C’est pour ça qu’il faut s’améliorer au quotidien et évoluer.
Est-ce notamment le cas avec votre crochet ?
Oui, il y a ce crochet intérieur. Mais j’essaie de l’avoir des deux côtés, de varier d’une action à l’autre. C’est aussi un travail mental pour chercher des choses permettant de déstabiliser l’équipe en face.
Vous dîtes ne pas vous mettre de pression par rapport aux attentes placées en vous. Mais vous-même, vous en mettez-vous pour réaliser tout votre potentiel ?
Dans les entraînements de tous les jours, je suis assez sérieux. Je m’efforce de toujours être à 100 %. Mais je pense que c’est aussi important de s’amuser et de prendre du plaisir sur le terrain. J’essaie de trouver un juste milieu.
En début de saison, Geoffrey Lanne-Petit, votre entraîneur de l’attaque à Pau, a déclaré que vous ne « lâcheriez plus le maillot bleu une fois que vous l’aurez porté »…