La 14e journée s’est conclue avec le match à sens unique entre le Stade Rochelais et les jeunes de Toulon (66-0). © Crédit photo : XAVIER LEOTY / SO
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Trois matchs ont vu une équipe s’imposer par 60 points ou plus ce week-end. L’illustration caricaturale d’une tendance profonde qui entame la crédibilité du championnat cette saison
Une caricature. Jusqu’à l’absurde. La 14e journée de Top 14 a offert une illustration poussée à l’extrême de la tendance qui étreint le championnat français actuellement : la multiplication des scores (excessivement) lourds depuis le début de la saison. Les 66 points essuyés par les jeunes Toulonnais envoyés en pâture à La Rochelle (66-0), dimanche soir devant les caméras de Canal+, ne constituent que le point d’orgue d’un week-end marqué par les naufrages de Bayonne à Montpellier (62-20) et du Racing sur le terrain de l’Union Bordeaux-Bègles (62-27).
Trois matchs en une seule journée au cours desquels l’une des équipes a inscrit plus de 60 points, c’est un record cette année. Mais cela ne constitue pas pour autant un épiphénomène. Avec près de 30 % des rencontres qui se sont terminées sur un écart de 25 points ou plus depuis le début du mois de septembre dernier, et près de 40 % d’entre elles durant lesquelles l’une des deux équipes a marqué 40 points, la tendance est très marquée.
Pas un épiphénomèneIl serait tentant de résumer ces statistiques aux seules difficultés éprouvées par Montauban depuis le début de la saison. Le promu est effectivement le plus fidèle abonné aux monumentales roustes. C’est toutefois un leurre. La quasi-totalité des formations engagées en Top 14 ont déjà goûté aux défaites de 40 points ou plus. Montpellier est la seule à y avoir échappé jusqu’à présent. Pour combien de temps ?Les origines de cette tendance sont multiples. Les amateurs de la théorie du verre à moitié plein se rallieront sans combat aux arguments de la Ligue pour qui « le championnat est plus dense que jamais ». « Le constat est que le Top 14 est très resserré au classement. » L’analyse est certes biaisée, la LNR n’ayant aucun intérêt à laisser entendre que le produit pourrait être dévalué, mais elle fait écho à celle formulée par certains des acteurs du Top 14.
« Ce championnat est fou », a souri dimanche soir Rémi Talès, entraîneur des arrières de La Rochelle, après avoir rappelé que son équipe avait elle-même « pris une gifle la semaine dernière » à Toulouse (60-14). Peu après avoir concédé 40 points à Bayonne (40-26), l’arrière du Stade Toulousain avait dressé le même constat : « Il est impossible de se relâcher dans ce championnat : tu le paies directement. Toutes les équipes sont prêtes cette saison. Il n’y a que des gros. »
L’antienne selon laquelle il n’y aurait « plus de petites équipes » est bien connue. Elle n’est pas totalement vide de sens. Quand la Ligue argue que le score final « ne reflète pas toujours l’intensité ou la physionomie d’un match », elle dit en partie vrai. L’ampleur d’un résultat ne dit pas tout du scénario d’un match. Quand la Section a encaissé 50 points à Clermont (50-27), elle n’en avait que 9 de retard à la 70e minute. Quand le Stade Toulousain a plié à Bayonne, il menait jusqu’à la 71e. Et que dire des Racingmen qui menaient encore à la 55e avant d’encaisser un 47 à 0 par l’UBB (62-20)... Une liste non exhaustive.
« On nous réduit sur le salary cap, on nous réduit sur les jokers, on nous presse comme des citrons »
L’argument est audible. Il ne masque pas cependant une réalité moins « marketable ». Confrontés aux impératifs du Top 14, de la Champions Cup et du calendrier international - il n’y a eu qu’un seul week-end libre depuis le début du mois de septembre pour les clubs - les managers sont contraints de souscrire à ce qui ressemble particulièrement - attention gros mot - à des impasses.
Vraies / fausses impasses ?« On nous réduit sur le salary cap, on nous réduit sur les jokers, on nous presse comme des citrons », s’est défendu Pierre Mignoni, dimanche soir à La Rochelle : « Vous voulez qu’on fasse comment ? Quand tu as 19 absents, tu ne peux pas faire jouer Pierre, Paul, Jacques. Donc tu fais jouer tes ressources au club, et ce sont les jeunes. »
Et le manager toulonnais de poursuivre : « On a un calendrier infernal. On n’est pas des robots. Je parle pour Toulon, mais je parle pour toutes les autres équipes. On nous demande de jouer 11 mois par saison. Je ne vais pas pleurer sur le calendrier […]. Ce que je dis, c’est que je ne peux pas faire autrement. Si ça ne plaît pas, qu’on me donne du salary cap, qu’on me donne des moyens pour avoir trois équipes. »
La hausse envisagée du salary cap, qui devrait passer de 10,7 M€ à 11 M€, est une première réponse. Mais il faudra encore patienter avant d’en observer des effets. En attendant, la crédibilité du produit est écornée. Et le diffuseur aura sans doute de plus en plus de mal à vendre ses affiches en prime time du dimanche soir. À six reprises, la barre des 50 points a été dépassée lors de ces rendez-vous…
Si on osait, on pourrait tout de même affirmer que ce phénomène a un bon côté. Depuis plusieurs mois, le manque de densité de la Champions Cup est moqué. Alors que les compétitions européennes vont occuper le devant de la scène lors des deux prochains week-ends, la transition est donc toute trouvée. Jusqu’à l’absurde…
Yannick Bru avant le match de l’UBB face à Pau le 21 novembre 2025. © Crédit photo : archives Laurent Theillet / SO
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Les lourdes défaites se multiplient cette saison en Top 14. Yannick Bru, manager de l’Union Bordeaux-Bègles, évoque la nécessité absolue de gérer son effectif, quitte à sacrifier certains matchs
Parvenez-vous à expliquer l’inflation de défaites très larges ?
Ma première réflexion, c’est qu’il y a deux formes de grosses défaites. Lorsqu’on aligne une équipe compétitive, ou quand on opère un turnover important pour faire reposer des cadres et donner du temps de jeu à des jeunes. Dans le premier cas, le Top 14 2025-2026 marque un changement important. Si, dans les 23, trois ou quatre joueurs se disent, comme il y a quelques années, « ça va passer, c’est juste un match de plus », le naufrage est assuré. Notre championnat est devenu tellement concurrentiel, les équipes ont tellement de pression quand elles reçoivent, qu’elles jouent des matchs de phase finale dans l’engagement. Si chaque joueur n’est pas au maximum de son potentiel pour livrer une grande bataille physique et mentale, c’est la déconvenue assurée. Et quand une équipe craque, elle craque lourdement, souvent dans les vingt dernières minutes.
Et il y a donc ces matchs où le manager fait volontairement et beaucoup tourner…
C’est souvent le match du dimanche à 21 heures qui est une épine dans le pied, notamment les semaines avant la Champions Cup. Tu sais déjà que statistiquement, tu as peu de chances de l’emporter, que tu vas rentrer chez toi a minima à 4 heures du matin alors que la récupération est importantissime. Ça pousse parfois les managers à ne pas jouer le jeu. C’est regrettable. Mais ce créneau est un sac de problèmes quand on joue le samedi suivant.
Sacrifier un match, par exemple votre déplacement à Toulouse (défaite 56-13 le 12 octobre), ça fait mal au cœur ?
Ça fait toujours mal au cœur de ne pas défier un gros club du Top 14 avec toutes ses forces vives. Aucun manager ne prépare un match pour le perdre. Mais c’est utile pour le moyen terme, comme l’a souligné Pierre Mignoni ce week-end. Il a donné du temps de jeu à ses jeunes, comme nous avec Joseph Laharrague, Xan Mousques ou Jon Echegaray à Toulouse. C’est loin d’être inutile. Mais si on ne veut pas ça, faisons comme le foot : un championnat sans phase finale. Et tout le monde ira batailler partout. Mais ça irait à l’encontre de la tradition. La formule actuelle du championnat permet certaines impasses et les doublons.
On allait vous demander si vous aviez des solutions à suggérer…
Il faudrait surtout éviter le scénario deux, celui où on fait volontairement tourner. Pierre (Mignoni) a lancé la piste du salary cap. Je ne sais pas si c’est la solution. J’ajoute que la problématique de la récupération de nos joueurs est essentielle. Le rugby est vraiment devenu un combat de boxe à chaque match, et on ne demande pas à un boxeur de disputer 25 combats par an. Il y a énormément de blessés dans tous les effectifs. Chaque joueur étranger qui vient chez nous dit que le Top 14 est le championnat le plus dur au monde. J’ai parfois l’impression d’être un DRH et non plus un entraîneur de rugby.
Faut-il réduire le nombre de matchs ?
Il y a un enchevêtrement de compétitions, mais on le disait déjà il y a vingt ans. Ce qui a changé, c’est que le rugby est devenu plus exigeant, plus brutal. Dire qu’il faut moins de matchs, c’est la voix de la sagesse. Mais on reste le seul championnat qui s’appuie sur une économie positive qui génère et protège des emplois. À côté, la Coupe d’Europe commence à susciter beaucoup de questions et de perplexité. Je peux faire un constat, mais je ne me sens pas légitime pour apporter une solution magique. Ce n’est pas mon métier.
Vous entraînez depuis presque vingt ans. Avez-vous déjà été confronté à un dirigeant qui vous demande de ne pas faire l’impasse sur un match car il est important de faire bonne figure à la télé ?
Jamais. Et je ne l’aurais pas accepté. Par contre, des sous-entendus, ça m’est déjà arrivé, évidemment.
Toulouse a surclassé l’UBB (56-13) en octobre dernier. © Crédit photo : AFP
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« Sud Ouest » fait le tour des possibilités, plus ou moins réalistes, qui permettraient de limiter le nombre de matchs dénués de suspense en Top 14
Le non-match entre La Rochelle et Toulon (66-0) a confirmé la tendance d’une saison de Top 14 riche en matchs aux scores très lourds. Il a aussi (re) mis sur la table le sujet des impasses auxquelles sont parfois contraints les managers de club face aux cadences infernales et aux blessures qui déciment leurs effectifs. Comment tenter de limiter ce phénomène ? Tour d’horizon de possibles pistes de réflexion, portées ou non par des acteurs du rugby.
La piste a été évoquée par le manager toulonnais Pierre Mignoni après la large défaite des jeunes Toulonnais à La Rochelle : « Qu’on me donne du salary cap, qu’on me donne des moyens pour avoir trois équipes ». Ça tombe bien, deux ans après le gel de la baisse du salary cap, le plafond devrait être relevé de 10,7 à 11 millions d’euros à partir de la saison 2027-2028. En parallèle, les crédits accordés pour les joueurs internationaux seraient dégressifs. L’aval du comité directeur de la Ligue nationale de rugby est attendu en février prochain. Cette mesure est censée permettre aux clubs d’élargir les effectifs. Reste à voir si elle ne servira pas aussi (surtout ?) à augmenter les salaires pour conserver les meilleurs éléments, ce qui n’aurait aucun effet sur le nombre de joueurs.
Mécaniquement, un nombre moins élevé de matchs autoriserait davantage de périodes de repos donc moins d’impasses. Passer d’un Top 14 à un Top 12 (plus de vingt ans après l’abandon du Top 16) libérerait ainsi quatre week-ends. La baisse des recettes (sponsoring, billetterie, droits TV) serait répercutée sur les contrats des joueurs. Avec le risque que Canal+ renégocie fortement à la baisse le montant des droits TV. Et celui de voir uniquement les doublons supprimés, les internationaux joueraient de toute manière avec le XV de France. Quant aux phases finales, elles sont un moment traditionnel, festif, et permettent d’entretenir le suspense, plutôt que d’avoir trop d’équipes en roue libre lors des dernières journées faute d’enjeu réel.
Dévaluée par de multiples changements de formules, l’intégration des provinces sud-africaines (dont les résultats sont très mitigés, sans parler des déplacements énergivores), l’effondrement du rugby anglais et - il faut bien le dire - l’hégémonie française, la Champions Cup a tout de la variable d’ajustement. Une piste consisterait à favoriser les équipes qui finissent premières de leur poule en les qualifiant directement en quarts de finale, tandis que les deuxièmes et troisièmes disputeraient un barrage. Soit potentiellement un match en moins pour les clubs les plus performants. Passer de 24 à 18 clubs participants est une autre hypothèse pour rendre la compétition plus élitiste. La LNR pousse en ce sens. Les Celtes n’y sont pas favorables.
L’idée est avancée par Mauricio Reggiardo, manager d’Agen, dans le magazine du syndicat des entraîneurs : deux points de bonus pour une équipe qui gagne avec six essais d’écart, et un malus (un point en moins au classement) pour une équipe qui perd avec six essais d’écart. « L’idée est d’empêcher les équipes de lâcher certains matchs. Cela renforcerait la notion de suspense et de spectacle, avec la recherche permanente des essais, même avec un gros écart au score », explique l’Argentin. Si ce système était appliqué aux matchs de cette saison, Montauban ne compterait pas 7 mais… 1 point.
Autre piste, plus radicale : sanctionner une équipe qui fait exagérément l’impasse sur un match. Les Agenais n’ont jamais digéré d’avoir écopé d’une amende (100 000 euros) et d’une suspension d’un an de H-Cup pour avoir sciemment bazardé un match de Challenge européen. Une décision inédite… heureusement.
5. Revoir la programmation TV du dimanche ?L’impression d’un championnat aux matchs dénués de suspense est renforcée par des affiches du dimanche soir à sens unique. C’était le cas lors des trois dernières journées (UBB - Toulon 46-7 ; Toulouse - La Rochelle 60-14 ; La Rochelle - Toulon 66-0). Canal+, qui verse 113,6 millions d’euros par an pour diffuser le Top 14, veut logiquement les rencontres les plus porteuses. La chaîne doit communiquer ses choix un mois à l’avance et ne peut pas anticiper les blessures qui déciment un effectif. Mais elle pourrait ne pas programmer sur ce créneau un club visiteur qui joue le samedi suivant en Champions Cup (dont le calendrier est connu dès l’été), surtout s’il se déplace. Avec plus de temps entre les deux rendez-vous, ledit club serait moins contraint de faire tourner.














