Sébastien Piqueronies (Pau), Yannick Bru (Bordeaux-Bègles) et Grégory Patat (ex-Bayonne) © Crédit photo : archives David Le Deodic, Guillaume Bonnaud et Emilie Drouinaud.
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La récente « décompensation » du Toulonnais Pierre Mignoni illustre à quel point la fonction de manager peut dégrader la santé mentale de ceux qui l’occupent avec un dévouement parfois excessif
Faites-vous partie de ceux qui vivent mal d’avoir des notifications non consultées sur leur smartphone ? Sachez que Yannick Bru n’appartient pas à ce club. L’écran de son iPhone est une constellation de petits badges rouges. En bas à gauche, une icône indique qu’il a… 979 appels en absence. Et on ne parle pas des messages WhatsApp ou sur son répondeur. « Au début, ça me stressait, confie le manager de l’Union Bordeaux-Bègles. Maintenant, non. Je prends ce qui est urgent, important. Le reste, je ne peux pas. Il faut que je me protège. »
Joueurs, membres du staff, dirigeants, agents, partenaires, journalistes… Pour lui comme pour ses confrères, les sollicitations sont incessantes. Quand elles se cumulent avec la mission première, préparer toute la semaine son équipe pour qu’elle gagne le week-end, le risque de trop-plein est vite arrivé. Mi-février, Pierre Mignoni a subi « une décompensation ». « Mon corps m’a lâché », a expliqué le manager de Toulon, qui a pris un mois de repos, du jamais-vu dans le championnat de France. « Ce n’est pas tant la charge de travail sur le terrain qui est lourde, c’est la charge mentale. »
Staffs et effectifs élargisSi la parole autour de la santé mentale se libère progressivement dans le sport de haut niveau, elle restait assez tue dans le rugby, notamment chez ceux qui pilotent le secteur sportif. Pas toujours facile d’évoquer un rythme harassant, une fatigue psychologique voire un épuisement général, quand le salaire moyen d’un manager de Top 14 s’élève à environ 30 000 euros brut par mois. « Même si c’est parfois dur, je veux relativiser : dans la vie ‘civile’, plein de gens vivent des moments plus chargés en responsabilités et en stress », glisse d’ailleurs Sébastien Piqueronies, à la tête de la Section Paloise.
« Je me suis reconnu dans ce qu’a expliqué Pierre, témoigne Franck Azéma, entraîneur en chef successif de Clermont, Toulon et Perpignan de 2014 à 2025. On a le privilège de bien vivre de notre passion. Tu as envie de performer, d’être le plus précis dans ce que tu apportes à ton groupe, sachant qu’au fil du temps, les staffs et les effectifs n’ont cessé de s’élargir. Des personnes à ‘driver’, des opinions à canaliser… Ça demande une grosse organisation. Et chaque décision compte. D’où l’importance de bien s’entourer pour ne pas devoir tout contrôler et tout faire soi-même. » Surtout dans des saisons de dix mois où les coupures sont quasiment inexistantes.
En Top 14, le championnat professionnel le plus concurrentiel au monde, la pression du résultat est omniprésente : une qualification pour la Coupe d’Europe ou une relégation peut avoir un impact direct sur des emplois. « Tu veux tout optimiser, aller chercher un gain marginal… Tu as toujours des idées pour mieux faire. Il faut lutter contre soi-même pour se dire qu’on ne va pas tout faire, sinon tu peux aller jusqu’à l’épuisement », estime Piqueronies. Lui dort entre 5 et 7 heures par nuit et parvient de temps en temps à amener ses trois filles à l’école, son grand plaisir. La déconnexion est relative : quand il prend de – très – rares vacances, lui et son directeur général ne s’appellent que tous les deux jours.
Bru, lui, a profité du Tournoi des Six-Nations pour partir avec sa famille, un voyage qu’il repoussait depuis trois ans. Il avait quand même son président Laurent Marti au téléphone une heure par jour. N’empêche, voilà les « batteries rechargées » pour replonger dans la lessiveuse : réveil quotidien à 5 h 45, retour au domicile à 19 heures pour dîner avec femme et enfant, puis boulot sur l’ordinateur jusqu’à 23 heures. « Tu ne travailles pas autant pour te rassurer, mais parce que si tu veux dire aux joueurs ce qui est important, tu dois avoir tout compris avant : l’attaque, la défense, le jeu au pied, l’adversaire, la psychologie des mecs… »
Épée de DamoclèsEn Top 14 comme en Pro D2, les places de manager sont chères et chacun avance avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, prête à tomber si les mauvais résultats s’enchaînent. Un lien de confiance avec sa direction est alors primordial. Quand Ugo Mola et Sébastien Piqueronies ont été installés à leur poste à Toulouse et Pau, respectivement en 2015 et 2021, ils n’ont pas été menacés malgré des premières saisons difficiles. Une rareté. Depuis, le premier a tout gagné et le second a amené la Section au deuxième rang du championnat, du jamais-vu depuis sa remontée il y a dix ans.
Bru apprécie également d’être « bien loti » avec son président Laurent Marti, « une super relation dans laquelle il est capable de me dire : ‘Yannick, ça va le faire, ne t’inquiète pas’. Quand ton supérieur t’explique en permanence que tu es nul et que tu n’y arriveras pas… » À Bayonne, le président Philippe Tayeb ne faisait aucun mystère de sa défiance envers Grégory Patat. Épuisé nerveusement, celui-ci a coupé son téléphone pendant deux semaines après sa mise à l’écart en février. Un ex-manager de Top 14 se replonge quelques années en arrière : « Malgré de bons résultats, la direction nous crachait dessus en interne. Quand je montais dans ma voiture, j’allumais la radio et je pleurais. J’aurais pu rester au club, j’ai préféré arrêter. »
Dans ce métier « quelque part égoïste, où tu passes plus de temps avec tes joueurs et ton staff qu’avec ta femme et tes enfants » (Azéma), le socle familial est paradoxalement essentiel. « Il faut être sacrément bien entouré, que ton premier cercle comprenne que tu es moins disponible, très souvent sous forte pression, souligne Piqueronies. Et donc ça suppose que l’autre moitié du couple en fasse davantage, que tes enfants accèdent à l’autonomie un peu plus vite qu’ailleurs. Je serais en grande souffrance si mon métier devait les impacter plus que de raison. »
À chaque manager sa soupape pour éviter l’implosion. Parfois une séance de sport en famille plutôt qu’une demi-journée au club pour Bru. Des échanges réguliers avec un coach spécialisé pour Piqueronies et ses adjoints, qui peuvent évoquer doutes et questionnements. Une prise volontaire de quelques mois de recul pour Laurent Labit après la fin de son aventure au Stade Français en février 2025. Pierre Mignoni se lève désormais une heure plus tard et délègue davantage. Azéma, qui a quitté Perpignan en mars, est convaincu qu’il « réduira le nombre d’intervenants et de réunions » s’il replonge dans un club. A priori, il devrait bientôt prendre la tête de la sélection fidjienne. Un autre rythme.
Ugo Mola et Pierre Mignoni font partie des managers conseillés par Pierre Dantin. © Crédit photo : VALENTINE CHAPUIS / AFP
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Le professeur Pierre Dantin, à la tête de l'unité management sport cancer d’Aix-Marseille, évoque les problématiques auxquelles sont confrontés les managers de Top 14
Professeur des universités et vice-doyen de la faculté des sciences du sport d’Aix-Marseille, Pierre Dantin a notamment créé, avec l’ancien sélectionneur de l’équipe de France de handball Claude Onesta, l’Académie des coachs. Il conseille plusieurs managers de Top 14, dont le Toulousain Ugo Mola et le Toulonnais Pierre Mignoni.
Quels « symptômes » constatez-vous le plus souvent chez les managers de rugby ?
La pression sur un manager est quasiment quotidienne. Il est à la fois très entouré et très isolé. Il prend toute la pression : des supporters, des médias, du secteur économique (un club qui ne gagne pas, ça a des conséquences sur son environnement), des joueurs. Ce sont des éponges émotionnelles. Parfois, ils arrivent à un état de saturation mentale à laquelle ils ont des difficultés à faire face. Ce qui vaut pour eux vaut aussi pour un chef d’entreprise, ou n’importe quelle profession à impératif de résultats avec un jugement très fort venu de l’extérieur. Surtout avec les réseaux sociaux qui sont arrivés ces dernières années. On parle de leaders avec une capacité hors-norme à guider, à transformer, et qui sont jugés par des gens qui n’ont aucune idée de ce qu’ils font.
Qu’attendent-ils de vous ?
Une relation d’aide. On sait très bien qu’on n’est jamais fort tout seul. Toute fonction extraordinairement exposée nécessite des rapports de confiance qui autorisent à poser des questions, à remettre en cause, à chercher ses propres insuffisances. Ils attendent donc que je les questionne : est-ce que tu vas bien dans ta vie ? Est-ce que tu es en situation de faire face ?
La fonction de manager est-elle de plus en plus chronophage, exigeante et épuisante ?
Elle l’a toujours été. Mais le développement de la connaissance amène le manager à investir de multiples territoires. Qui aurait pu penser, il y a dix ans, qu’un entraîneur de Top 14 devrait se saisir des enjeux liés à l’intelligence artificielle ? Quand on est très « staffé », on ne manage pas que des fonctions, on manage des êtres humains. Les enjeux émotionnels sont très importants. Ajoutez à ça l’exigence de résultats et le faible temps de repos, vous imaginez le combo… Vient alors la capacité que l’on a à faire face. À partir du moment où ils ont choisi ce destin, ils savent ce qu’être seul veut dire. Comme les grands patrons. Ils ont choisi ce qu’ils subissent. Mais ils sont humains.
Pierre Dantin.
Malgré tout, le plus grand risque est l’isolement ?
Oui, et une forme de non-acceptation d’un état qui se dégrade. Parfois, quand on est pris au piège dans le feu de l’action, on ne s’en rend pas compte. Un coach est seul face à ses décisions. D’où l’importance du contexte global : équilibre familial, sentiment de maîtrise, alignement avec les valeurs qui guident mon action. L’enjeu est de se connaître pour éviter de basculer vers le burn-out. Et ne pas se laisser saturer par son ego – car il en faut beaucoup pour choisir un tel destin.
Est-ce que ça ne fait pas partie des contreparties à un salaire souvent généreux ?
Je connais des chauffeurs de bus qui ont une charge mentale phénoménale et un salaire très faible. Et des entraîneurs de Fédérale 3 qui sont dépressifs quand ils ne parviennent pas à être compris par leur équipe. Ce n’est pas un enjeu d’argent.
Les managers de rugby parlent-ils plus facilement de ces sujets aujourd’hui, ou ça reste un peu tabou ?
Ils en parlent normalement car c’est faire montre qu’on est humain. Je connais très peu de managers ou de grands patrons qui ne sont pas en permanence en train de questionner ce pourquoi ils sont là et ce qu’ils peuvent faire de mieux. Il y a des cadres théoriques très puissants sur ce sujet. Rien n’est plus complexe que la nature humaine. Et comme disait Victor Hugo : « Rien n’est plus puissant qu’une idée dont le temps est venu ». On parle de santé mentale dans le sport depuis deux ou trois ans. Et je suis sûr, en tout cas j’espère, que le cas de Pierre Mignoni libérera la parole de beaucoup d’autres.



















