Le rugby amateur en quête de solutions face à l'érosion silencieuse de ses bénévoles : « On ne doit plus faire de l'associatif comme il y a quarante ans »
« Beaucoup plus de cheveux blancs, moins de jeunes. » C'est par cette formule que Joël Tomakpleconou, en charge du bénévolat au sein de la Fédération française de rugby, résume la situation. Le discours n'est pas alarmiste, la discipline ne vit pas une saignée parmi ses effectifs de bénévoles, mais si le nombre de licenciés ne cesse de grossir - environ 365 000 en 2025, plus haut total depuis 2007 -, celui de ses bénévoles s'érode d'année en année, lentement mais sûrement.
Ces derniers sont actuellement entre 40 000 et 60 000, selon le profil retenu, de celui qui ne compte pas les heures passées au service de son club à celui qui n'intervient qu'au coup par coup, en fonction des événements et des besoins. Chez les dirigeants, on insiste sur la crise qui couve, après l'euphorie vite oubliée des Jeux Olympiques de Paris. Ou on relativise, en arguant que les temps changent. « Il y a les raisons sociétales habituelles, explique Paul Tremsal, président du club d'Orsay (Fédérale 3), en Île-de-France, 400 licenciés et une quinzaine de bénévoles réguliers. On évolue dans une société plus égoïste, avec des comportements différents, davantage de loisirs, d'occupations, etc. Il y a une désaffection, mais ce n'est pas une fatalité. »
Ainsi, les associations sont de plus en plus nombreuses. « Le nombre de bénévoles n'a pas forcément diminué, mais il est réparti sur plus d'associations, veut croire Benoît Pensivy, président du club de Terrasson-Lavilledieu (Régionale 1), en Dordogne (300 licenciés). On est dans une ville de 6 000 habitants, avec un contexte rural où, longtemps, le club de rugby a occupé presque tout l'espace. Aujourd'hui, il y a pratiquement une centaine d'associations dans notre commune. Mais quand on sait les embarquer, quand on s'organise, les gens adhèrent. Oui, il y a des clubs qui galèrent, mais je considère que s'ils galèrent, c'est qu'il y a des raisons. »
« Comme on met en avant les joueurs, on doit le faire pour les bénévoles. Il faut penser à les récompenser »
Jean-Louis Boujon, ancien président de la Ligue Ile-de-France
Cela dépend aussi des régions. Philippe Glatigny est à l'école de rugby de l'US Tyrosse (Nationale 2), une institution landaise. « Le week-end, on a plus de 300 gamins sur le pré ! Ça veut dire une soixantaine d'éducateurs présents à l'année, ça veut aussi dire 300 goûters à préparer. Les parents aident. On mobilise assez facilement, même si c'est plus compliqué en plein hiver. Mais ici, le club est au centre de tout. On apprend un instrument pour être dans les bandas, on fait du rugby, de la pelote. C'est presque un parcours initiatique. »
Ce n'est pas le cas partout. « On ne doit plus faire de l'associatif de la même manière qu'il y a quarante ans, insiste Pensivy. Les gens doivent comprendre pourquoi ils sont là, à quoi ils participent. On doit leur donner des solutions pour qu'ils ne se sentent pas pris au piège. L'appel aux bénévoles ne fonctionne pas si on ne personnalise pas. » Jean-Louis Boujon, ancien président de la Ligue Île-de-France, a vu cette évolution : « Les jeunes s'engagent toujours, mais sur un seul projet et sur un temps limité. On pensait que ça roulait, mais on a oublié que ces acteurs de l'ombre, qui font tourner la boutique sans demander d'argent en retour, veulent être considérés. Les institutions ont un rôle de reconnaissance et de soutien. »
Cela va au-delà de la médaille à la jeunesse, au sport et à l'engagement associatif, remise aux plus méritants, même si ce type de récompenses compte. Au même titre que les invitations à des événements, des matches, des entraînements de l'équipe de France... Des initiatives que la FFR multiplie. « Ce n'est pas rien, insiste Boujon. Comme on met en avant les joueurs, on doit le faire pour les bénévoles, penser à les récompenser. »
Benoît Pensivy regrette que, d'une façon générale, « on ne valorise pas assez ceux qui s'engagent pour la société. Cette dernière ne remercie pas assez, au-delà du sport. Pourquoi celui qui donne dix heures par semaine au Secours populaire plutôt que de les passer devant sa télé n'est pas remercié ? Bien sûr, les caisses sont vides, mais il y aurait des leviers à actionner ». Des idées, tout le monde en a pour améliorer la situation. « Il faut les recenser, les faire connaître, avance Joël Tomakpleconou. On va aussi créer une plateforme, une communauté au sein de laquelle tous les bénévoles pourront échanger. »
L'enjeu sera de rassurer le bénévole, lui permettre d'accéder, par exemple, à un logiciel facilitant la tenue des comptes, de l'aider à obtenir des financements, fédérer des sponsors, communiquer... Jusqu'à aboutir à un statut de bénévole ? La proposition de gagner des points retraites en fonction de son investissement a fait long feu. D'autres se manifestent : bénéficier d'heures de formation, impliquer les comptes épargne-temps des entreprises, améliorer les petites retraites, faire appel à des micro-entrepreneurs pour certaines tâches, etc.
« Dans notre club, on a deux salariés, deux services civiques, explique Pensivy. Un salarié fait le travail de cinq bénévoles. Ça aide à mieux cibler le rôle de chacun. On doit réfléchir à l'organisation des structures du sport amateur, à plus de professionnalisation pour mieux cibler les missions. Parce qu'on a changé d'époque. »









