Un regret. Décédé en 2023, à 86 ans, Guy Lagorce n'a jamais écrit ses souvenirs. Il aurait eu pourtant de quoi raconter, ce fils de boulanger de La Bachellerie, en Dordogne. Rugbyman poussé sur les pistes d'athlé pour sa vitesse, remplaçant du relais 4x100 m français aux Jeux Olympiques de Rome, en 1960, détenteur du record d'Europe du 4x200 m en 1'23''9, il avait basculé très vite dans le journalisme. « Après qu'il lui avait envoyé son journal des JO, intitulé Au village sans prétention, clin d'oeil à Brassens, Gaston Meyer lui avait annoncé cinq jours après les Jeux qu'il l'embaucherait à l'issue de son service militaire », écrit Vincent Duluc dans Le Roman de L'Équipe (éd. Stock), paru cette année.
Lagorce restera dix ans à L'Équipe, de 1962 à 1972, couvrant les Jeux cette fois depuis les tribunes, son passé lui assurant cependant ses entrées au village olympique. Les sprinteurs américains levant le poing à Mexico en 1968, la sanglante prise d'otages des sportifs israéliens par le commando palestinien Septembre noir à Munich en 1972, l'ancien athlète était souvent en première ligne.
Il quittera le journal après Munich pour d'autres journaux, France Soir, Le Figaro... Rédacteur en chef de L'Express, de 1986 à 1993, il y rencontre la traductrice et journaliste Sylvie Girard qui deviendra sa seconde épouse. En parallèle de son activité journalistique, il se met aussi à l'écriture de romans. Il en publiera treize, de Ne pleure pas, en 1976, à Quelqu'un de bien en 1999, chez Grasset. Avec de nombreuses adaptations à la télé ou au cinéma (voir par ailleurs) et plusieurs prix. Comme le Goncourt de la nouvelle 1980 pour son recueil Les Héroïques (éd. Julliard). Comme le raconte à L'Équipe, Sylvie Lagorce, il abandonnera l'écriture après 1999 pour déménager l'année suivante à Dax, dans les Landes. Pas loin de son ancien collègue journaliste et romancier Denis Lalanne, installé, lui, dans le Pays basque voisin. Mais ça, c'est une autre histoire.
« Guy Lagorce était-il fier de son parcours, de la boulangerie paternelle à ses romans primés ?
Oui, Enfin, fier, je ne sais pas si c'est le terme exact. Mais comme il disait, il est sorti des maïs. Comme journaliste, il est quand même passé par L'Équipe, France Soir, Le Figaro, L'Express... Plus un petit détour par Paris Match et TF1, dont il ne gardait pas un très bon souvenir.
Quels étaient ses modèles en littérature ?
Antoine Blondin, avec qui il a couvert je ne sais combien de Tours de France. Et Jean Cau. C'est grâce à ce dernier qu'il a publié son premier roman (Ne pleure pas). Il avait été envoyé spécial à la fin de la guerre du Cambodge et en revenant dans l'avion, il a eu un gros coup du mou. Il ne voulait plus du tout faire du journalisme. Après, il a recommencé...
« J'ai sous les yeux la dédicace de Jacques Goddet (le créateur de L'Équipe) : "À Guy Lagorce, que je regretterai toujours de n'avoir pas su garder près de moi" »
Sylvie Lagorce
Comment a-t-il rencontré Jean Cau ?
Il ne le connaissait que de renom. Comme il l'admirait beaucoup, il lui a envoyé le manuscrit de son premier roman. Cau l'a lu rapidement. Guy m'avait raconté que le week-end suivant, il lui a dit : "OK, bienvenue chez les écrivains." Et il l'a fait publier chez Grasset. Tout de suite ils ont été proches. Ils déjeunaient une fois par semaine, ensemble, chez Lipp. La grande préoccupation de Guy, c'était le style. C'est pour ça qu'il s'entendait très bien avec Cau. Sinon, ses références parmi les écrivains, c'était William Faulkner, JD Salinger, Jean-Patrick Manchette. Un panorama très large.
Comment écrivait-il ses romans ?
Il avait la réputation d'écrire très vite. Les romans, c'était du rapide, en deux mois, deux mois et demi généralement. Et j'étais bien placée pour le savoir car les quatre ou cinq derniers, je les ai tapés ! Il n'a jamais voulu se servir d'une machine à écrire ou d'un ordinateur. Il a toujours écrit tout à la main. Et il avait une écriture pas facile à déchiffrer.
La rapidité d'écriture, c'est une qualité de journaliste...
Je le voyais à L'Express. Il rageait contre ces rédacteurs qui n'arrivaient pas à sortir leurs papiers. Il disait : "Donne-moi ça, je te le rebâtonne en cinq minutes." Curieusement, ce point-là nous a rapprochés. J'écrivais des articles à L'Express sur la gastronomie, le tourisme et, un jour, je l'ai entendu dire à mon propos : "Non seulement, il n'y a rien à réécrire derrière, mais en plus, elle rend à l'heure. Très bien ! "
Pourquoi a-t-il quitté « L'Équipe » en 1972 ?
Pour sortir du sport, je crois. Pour ouvrir son horizon, découvrir d'autres choses et ça a tout de suite fonctionné. Au Figaro, il avait été embauché pour diriger les pages culturelles, pas pour le sport. J'ai retrouvé le bouquin de Jacques Goddet (le créateur et patron de L'Équipe), L'Équipée belle (éd. Robert Laffont/Stock, 1991). J'ai sous les yeux sa dédicace : "À Guy Lagorce, que je regretterai toujours de n'avoir pas su garder près de moi".
« Il m'a toujours dit qu'il courait pour gagner. À partir du moment où il s'est aperçu que d'autres couraient bien plus vite que lui, ça ne l'intéressait plus »
Sylvie Lagorce
Votre mari était aussi un grand ami de Frédéric Dard. Il aurait voulu que l'auteur des San Antonio devienne chroniqueur de L'Équipe ?
C'est ce qu'il m'a dit. Et à L'Équipe, ils n'ont pas voulu...
Jacques Ferran, rédacteur en chef du journal et patron de « France Football », s'y serait opposé...
La peur de déchoir ? Blondin, ok, mais Frédéric Dard, non, quand même pas! Alors que ça aurait pu faire quelque chose de pas mal, de très drôle, je crois.
Et pourquoi votre mari avait-il abandonné très vite sa carrière d'athlète ?
Il m'a toujours dit qu'il courait pour gagner. À partir du moment où il s'est aperçu que d'autres couraient bien plus vite que lui, ça ne l'intéressait plus. Quand il a vu Roger Bambuck arriver, il s'est dit : "OK, d'accord, j'arrête." Et après, plus jamais il n'a couru. Aucun footing.
Au siège historique de L'Équipe, au 10 rue du faubourg Montmartre, à Paris, il détenait pourtant le record du tour du deuxième étage.
Oui, j'ai lu ça. Et à L'Express, dans les locaux près de l'Étoile, il y avait ce qu'on appelait la piste Hô-Chi-Minh, qui faisait tout le tour, là aussi, d'une cour intérieure. C'était pareil, il avait battu le record. Dans une petite vitrine, j'ai encore ses trophées d'athlète, dont le témoin du relais record du 4x200 m, signé par les quatre coureurs (Paul Genevay, Claude Piquemal et Jocelyn Delecour, outre Lagorce).
Comme athlète, il avait l'esprit de compétition. Et comme écrivain, les prix littéraires, ça comptait pour lui ?
Ça comptait d'être reconnu par ceux qu'il estimait. Et il était très fier du Goncourt de la nouvelle pour Les Héroïques. Je crois que c'est un de ses livres que je préfère. Jean Cau lui en avait soufflé l'idée. Guy m'a raconté qu'il a écrit une nouvelle par jour (il y en a treize).
Dans le livre, il n'évoque pas que l'athlétisme mais parle aussi de tennis, d'escrime, de football, de rugby...
En réalité, son tout premier sport avant l'athlétisme, c'est le rugby. Je ne sais pas qui l'a repéré et lui a dit : "Essaie l'athlétisme, quand même." Avec la tauromachie, la grande passion de Jean Cau aussi, le rugby est l'une des raisons de notre installation à Dax. Moi, je suis née à Paris, j'y ai fait mes études et j'y ai rencontré Guy. Mais j'ai été tout de suite emballée. En plus à Dax, il y avait Pierre Albaladejo, Jean-Pierre Bastiat, Jean-Pierre Lux, Jean-Louis Bérot... Que des amis.
Son dernier livre, que vous cosignez, est aussi sur le sport, "Portraits légendaires de la boxe" (éd. Tana, 2014).
On l'a écrit ensemble. Je l'avais poussé. Je connaissais un éditeur qui avait fait plusieurs bouquins sur les grandes figures du jazz, du cinéma, etc. Je lui ai dit qu'il fallait écrire sur la boxe. Comme je n'étais pas sûre que mon nom suffise à le convaincre, je lui ai dit : "J'amène Guy Lagorce." Sinon, ça faisait douze, treize ans que Guy n'avait rien écrit.
Pourquoi ?
Il ne voulait plus. Il disait : "J'ai assez écrit, maintenant, je lis les autres." Sinon, il écrivait de temps en temps pour Sud-Ouest quand on le sollicitait. Mais ça ne lui manquait pas. »
Son premier roman, Ne pleure pas (éd. Grasset, 1976), Prix Maison de la presse, devient, deux ans après sa sortie, un film réalisé par Jacques Ertaud. TF1 coproduit, au casting Sylvain Joubert, Charles Vanel, Ginette Garcin et Charles Gérard qui joue un entraîneur de boxe. Goncourt de la nouvelle en 1980, Les Héroïques (éd. Julliard) est adapté en téléfilm dès 1981 avec Joël Santoni à la réalisation. Dans la distribution, Caroline Cellier, Guy Marchand, Mort Schuman, André Pousse...
Autre téléfilm, La Vitesse du vent, diffusé en 1983 sur TF1, tiré du roman éponyme datant de 1977. À la réalisation, Patrick Jamain, avec encore une fois Sylvain Joubert, Georges Beller et Michel Constantin, ancien international de volley et lui aussi, ancien journaliste de L'Équipe.
Le grand réalisateur Yves Boisset (Dupont Lajoie, Le Prix du danger...) est, lui, un ami proche. « Avec Yves, on se voyait pratiquement tous les quinze jours, se souvient Sylvie Lagorce. C'était un passionné de boxe et on l'avait fait venir dans le Sud-Ouest, il voulait découvrir la tauromachie. » Boisset met en scène deux scénarios de Lagorce : Les Carnassiers, en 1992, avec Jean Carmet, Wadeck Stanczak et Catherine Wilkening, d'après un roman du même nom paru en 1981. Puis Une leçon particulière, avec Roland Giraud et Clotilde Courau, d'après un scénario signé de Guy Lagorce et de son fils Guillaume Lagorce, en 1997. Autre scénario, très sportif, celui des Duchesnay, la glace et le feu, de Richard Martin avec Geneviève Rioux et Michel Bérubé dans le rôle des deux patineurs médaillés d'argent pour la France aux Jeux d'Albertville en 1992. Une production soutenue par Canal+ et M6.
Enfin, en 1994, le réalisateur de La Gifle et de La Boum, Claude Pinoteau, sort Cache cash tiré des Dieux provisoires, roman de 1992. Avec un casting prestigieux : Michel Duchaussoy, Georges Wilson, Sophie Broustal, Jean-Pierre Darroussin, Jean Carmet, dont c'est le dernier film et les tout jeunes Aurélien Wiik et Joséphine Serre. V. H.





















