Mola et Jacky (2)
Le comptoir était tellement sale et gluant qu’il gardait les traces d’antiques parties de belote, sous la forme de cartes grasses et noircies collées à jamais dans les flaques de sirop d’orgeat échappées du ballon d’un soiffard lors de sa dixième mauresque.
Les clients du bistrot clamaient leur illettrisme quand il s’agissait de respecter la loi interdisant de fumer dans les lieux publics, quant à refuser de servir des personnes manifestement ivres, le patron fort en moustache gardait un cœur tendre et la main sur la pompe à Kro, du moinsse tant qu’on était solvable.
Tant pour défouler un relent de bavette pommes sarladaises que pour dissiper les remugles de Havanitas, Jacky lâcha un pet dont le son triomphant annonçait à coups de trompette l’odeur répugnante.
- Pardon de t’interrompre, dit-il d’un ton sans remords à Ugo Mola, mais il fallait que ça sorte.
- Tu schlingues, tu schlingues, mais moi aussi je pue, le rassura Mola en jetant un regard lugubre sur son demi de Kro tiède. J’ai mal à mon salary cap.
- Faut dire, faire croire à la LNR que les deux cent mille boules sur le compte de Dupont c’était pour avoir chanté « libéré délivré » dans un banquet de première communion à La Bourboule, c’est fort ! Dommage que ça ne soit pas passé, j’aurais affranchi Collazo, il cherche deux piliers droits et des poux dans la tête à Szarzsewski. Je te remets un coup de pompe ? Ou un petit Ricard ? Patron ?
Le patron décroisa ses tatouages, souvenirs délavés du 3ème cuirassé à Baden, pour mettre la main sur une bouteille sur laquelle sa large pogne poilue ne dissimulait qu’à moitié la tête de mort et l’inscription « à vos risques et périls ».
Les deux compères jetèrent à la bouteille un regard de mâle défi et le patron versa le contenu jaunâtre dans deux verres à liqueur qui auraient paru minuscules si le liquide n’avait pas semblé lourd de menaces.
Jacky et Ugo avalèrent d’un coup la goutte maléfique et s’appuyèrent momentanément l’un sur l’autre comme un ouvrier corse sur son manche de pelle pour en atténuer le choc.
Quelques heures après, Ugo Mola franchit le seuil familial, espérant trouver calme et réconfort dans sa gersoise des bords de Canal, espoir vite démenti par le regard chargé de foudre de bobonne.
- Euh…. Argumenta Ugo
- Ouais dit Madame, va te laver les dents. J’espère qu’ils reviendront vite à l’Arena, le Voltigeur à Créteil ça ne te vaut rien !













