"En s’ouvrant, le rugby prend fatalement sa part de déviances" : quand la violence gagne les stades de Top 14
Des incidents entre supporters clermontois ont émaillé le matche entre le LOU et l’ASM. Dans le Top 14, ces incidents deviennent fréquents. Le rugby étant de plus en plus médiatisé, un nouveau public débarque dans les stades.
Par Arnaud Clergue (La Montagne)
Publié le 26 novembre 2025 à 06h15
La passe d’armes a fait réagir bien au-delà des travées. Dimanche soir, les « Carnyx arvernes », groupe de supporters de l’ASM Clermont non reconnu par l’Interclubs, ont publié un communiqué sur Facebook et Instagram. Ils y dénoncent des violences subies par trois de leurs membres lors du match entre le LOU et l’ASM. Une jeune femme a même dû être évacuée par le service médical du Matmut Stadium après avoir été blessée au visage.
Les présumés agresseurs, des supporters venus de la région parisienne, ont ensuite été déplacés en pesage par les stadiers. À l’origine de l’incident : la pose d’autocollants à l’effigie de l’ASSE dans l’enceinte lyonnaise, par des fans des Verts se rendant le soir même à Geoffroy-Guichard où Saint-Étienne recevait Nancy quelques heures plus tard. Contactée, l’association clermontoise n’a pas souhaité en dire davantage, rappelant simplement que « le rugby est un sport festif » et qu’elle « ne veut pas de débordements dans les stades ».
Un nouveau public, de nouveaux codes
Ces incidents témoignent d’une évolution sensible de l’ambiance dans les tribunes de rugby. Longtemps perçus comme isolés, ces comportements se répètent désormais plus fréquemment. Le stade Aimé-Giral, à Perpignan, fut ainsi plusieurs fois pointé du doigt ces derniers mois, notamment après des jets de bière sur des joueurs en septembre. Certains supporters clermontois rapportent également avoir été la cible de remarques grossophobes ou validistes.
À Bordeaux, le stade Chaban-Delmas n’a pas été épargné non plus. Lors d’UBB – La Rochelle, des supporters « Jaune et Noir » auraient été accueillis par des doigts d’honneur, des insultes et des jets de bière. « L’an dernier, on a retrouvé une dizaine de véhicules avec les vitres rayées autour du stade. Toutes étaient immatriculées 17 », racontaient des membres de l’association Agir avec le XV Rochelais dans Sud-Ouest. Des comportements bien éloignés des sacro-saintes valeurs du rugby.
Face à cette répétition, les instances s’inquiètent. L’UCRAF (Union des Clubs de Rugby Amateurs Français) a récemment alerté la LNR. Avec la médiatisation croissante du rugby, un nouveau public se presse chaque semaine dans les stades. Les tribunes, autrefois fréquentées principalement par des connaisseurs, se sont rajeunies et diversifiées, entraînant une évolution des comportements.
Pour accompagner cette transformation, l’UCRAF a remis à la LNR un document recensant les dix règles d’or du supporter, destiné à sensibiliser les nouveaux venus aux usages du rugby.
Une fréquentation record
« Beaucoup de spectateurs n’ont aucune connaissance de ce sport, explique Gérard Coupy, membre de la commission sécurité de l’UCRAF. Dans d’autres disciplines, le moindre coup de sifflet déclenche des huées. On observe désormais la même chose au rugby. La bronca s’installe car ces personnes ne connaissent pas le règlement. Il faudrait rééduquer les spectateurs avec de petites publications. À Bordeaux, par exemple, on voit arriver des supporters de football déçus par les résultats des Girondins.»
Pour le sociologue du sport Seghir Lazri, la tendance est claire : « Les bagarres entre supporters ont toujours existé, mais jusqu’à présent le haut niveau semblait préservé. Le rugby capitalisait même sur cette image par opposition au football. Sauf qu’aujourd’hui, le public a changé. Le sport s’est ouvert à d’autres populations. Les supporters historiques voient leur identité bousculée. Ce jeu d’opposition crée plus d’engagement, et dans certains contextes, cela peut générer de la violence. »
L’augmentation de la fréquentation renforce ce phénomène : la saison dernière, le Top 14 a battu son record, avec près de trois millions de spectateurs (+6 %). De quoi attirer de nouveaux profils… et de nouvelles tensions.
« Je n’ai pas trouvé de données en ce sens concernant le rugby, mais les violences dans le sport sont souvent rattachées à une culture jeune, explique Seghir Lazri. Dans le milieu du football, c’est particulièrement le cas. Si vous êtes cadre de plus de 50 ans, vous avez autre chose à faire que de vous embrouiller avec quelqu’un. Il se trouve que le rugby n’a jamais été aussi visible que maintenant. En termes d’audience, on frôle des scores incroyables. Cela draine donc de nouveaux gens et de nouvelles formes d’engagement. Tous les sports qui connaissent une forme de popularité subissent ces déviances. Les stades ne sont pas opaques à la société. En s’ouvrant, le rugby prend fatalement sa part de déviances. »