Oui (il réfléchit)… Quand vous dites qu’on est sur un banc, j’ai l’impression que ça fait un peu partie de moi depuis longtemps. Or je ne me sens vivant que lorsque je me renouvelle.
La peur de lasser existe-t-elle ?
Ah, il faut faire une psychanalyse profonde (sourire)… Est-ce que c’est de la peur de lasser ? C’est en tout cas une obsession de vouloir être écouté, d’être toujours entraînant, et donc de capter les gens.
Après chaque réunion, vous demandez-vous si votre message imprime ?
C’est le cœur de mon métier : être capable d’impacter, de fédérer… Vous m’avez pris à froid (sourire), mais c’est même le cœur de mon métier depuis 25 ans ! Quand j’ai démarré en tant que prof de sport, c’était le même sujet. Quand je suis arrivé à Saint-Ouen en zone sensible, le premier enjeu, c’était déjà de capter l’attention.
Quel levier de management utilisez-vous au quotidien pour vous renouveler ?
Il faut être engagé, loyal envers les hommes et envers le message que tu tiens. Il faut être proche des joueurs également pour bien percevoir les émotions qui peuvent les traverser. Non pas pour les réguler, mais pour en tenir compte dans tous tes messages.
Certains managers ont l’habitude de poser une thématique sur chaque saison. Et vous ?
Chaque saison a son levier. Le plus fort, c’est l’objectif. Ensuite, j’aime l’idée qu’une saison est traversée par plein de petites histoires. Plusieurs fois, il faudra revisiter l’itinéraire. Je pense être une personne qui prépare beaucoup. Mais pas pour répéter de manière obsessionnelle, mais au contraire pour me donner de la liberté au moment de réagir.
Votre décision de partir en stage uniquement avec vos avants lors de la présaison, est-ce que ça répond à cette volonté de bouger les lignes ?
Je ne me suis pas posé la question en ce sens. J’y voyais un sens pour mon groupe. C’était l’occasion d’apporter de l’attention à une facette en consolidation de notre projet. Finalement, je suis plutôt marqué par votre question (sourire).
Sébastien Piqueronies.
David Le Deodic / SO
Pour vous renouveler, où allez-vous piocher vos inspirations ?
Je ne suis pas un grand connaisseur, mais j’aime bien échanger avec certains coachs de football. Je regarde aussi le basket, la boxe également dernièrement. J’essaie de me nourrir de toutes les situations. Ça peut être dans la rencontre avec vous ou dans une discussion que j’ai eue en arrivant ce matin… J’ai besoin d’éveil et d’écoute.
Que piochez-vous dans un sport tel que la boxe ?
Pour ce que je connais de l’art de la boxe – un tout petit peu –, il s’agit avant tout d’éviter les coups et l’adversaire. Elle est souvent résumée au contact du gant alors que c’est avant tout une question de jeu de jambes, d’évitement et de capacités physiques. Ça compte beaucoup dans le rugby.
Vous entretenez une relation amicale avec Régis Le Bris, le manager de l’équipe de Premier League, Sunderland. Qu’est-ce qui vous a interpellé chez lui ?
Sa façon de voir les choses. Quand je l’ai rencontré, il dirigeait le centre de formation de Lorient et il me parlait de plan de succession. La première décision sur laquelle il fallait qu’il « impacte », c’était le nombre de joueurs professionnels qu’il devait assurer. Si le chemin était très – ou trop – encombré, ça avait forcément de l’impact sur son travail.
Et dans le basket ?
Je suis impressionné par la capacité des équipes à subir des déplacements qui leur coûtent beaucoup d’énergie. Je le suis aussi par leur capacité à construire et reconstruire une équipe en permanence. Les entraîneurs le font à l’échelle d’un mois, parfois, alors que je mets un projet à l’échelle de plusieurs années.
« Ma situation est peut-être moins inconfortable que celle d’une caissière en supermarché qui doit s’occuper de trois enfants »
Ces choses-là sont-elles vraiment duplicables à votre métier ?
Non. Mais quelque part, ça renvoie à de l’agilité, mais aussi à la capacité à mieux percevoir mon environnement. Nos métiers peuvent être usants si des fois on ne s’en distancie pas trop.
Arrivez-vous à couper parfois ?
J’espère couper le dimanche, qui est une journée que je veux sacraliser en famille. Je n’y arrive pas toujours.
Pierre Mignoni, manager de Toulon, a vécu une sorte de burn-out la saison dernière. Ne craignez-vous pas que ça vous arrive un jour ?
Comme pour toutes les familles françaises aujourd’hui, j’ai envie de dire naïvement. Est-ce que je suis plus impacté que les directeurs commerciaux de grands groupes avec des grosses primes annuelles ? J’ai aussi l’humilité de savoir que ma situation est peut-être moins inconfortable que celle d’une caissière en supermarché qui doit s’occuper de trois enfants dans une famille monoparentale… Elle, pour le coup, subit un stress plus important.
Sébastien Piqueronies.
David Le Deodic / SO
« Regardez Ugo (Mola), ça fait 11 ans qu’il est à Toulouse et il a six titres de champion de France »
Votre équipe compte désormais plusieurs internationaux. Est-ce que ça impose de manager différemment ?
Je vais répondre oui : l’environnement change, les attentes et le niveau des joueurs aussi. Maintenant, si vous me demandez qu’est-ce que ça change profondément, je vais vous dire rien. Mon métier sera toujours lié à un projet et à des hommes. Même si, à vos yeux, ils n’ont peut-être pas la même valeur.
Vous êtes à l’aise avec le verbe. Préparez-vous beaucoup vos interventions médiatiques ?
Pour le coup, pas du tout. J’aime me sentir à l’aise et éveillé quand je vais en conférence de presse. Par contre, j’aime bien choisir un temps pour moi. Avant cet entretien par exemple, j’aurais aimé avoir cinq minutes pour me poser. Juste pour arriver frais.
Un manager a-t-il une date de péremption ?
Je ne sais pas… Passé 90 ans peut-être (sourire) ? Regardez Ugo, ça fait 11 ans qu’il est à Toulouse et il a six titres de champion de France. Tout être humain a la capacité de se renouveler en permanence. Donc par définition, il n’y a pas de date de péremption.