Les raisons de la colère de la famille Narjissi
D'un côté, une famille dévastée qui accuse. De l'autre, un président de Fédération qui considère avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour gérer la crise au mieux. Depuis la disparition tragique de Medhi Narjissi, le 7 août 2024, en Afrique du Sud, alors qu'il effectuait un bain de récupération avec l'équipe de France U18 sur l'une des plages les plus dangereuses au monde, Jalil, Valérie et Inès Narjissi, les parents et la grande soeur de Medhi, reprochent à Florian Grill un manque de considération à leur égard, par-delà les manquements de la Fédération qu'il dirige, défaillances établies par le rapport de l'inspection générale paru l'an passé.
À travers de nombreux échanges WhatsApp, des vidéos et des photos dont nous avons eu connaissance, nous sommes revenus aux racines de la colère. Premier épisode aujourd'hui.
8 août 2024 : au lendemain du drame, du temps pour les « gossip »
Dans l'après-midi du mercredi 7 août 2024, Medhi Narjissi, 17 ans, est emporté par les vagues. Le Directeur technique national, Olivier Lièvremont, est informé vers 16 h 45 par le manager de l'équipe de France U18, Stéphane Cambos. Une cellule de crise est aussitôt créée. À 17 h 59, Florian Grill, qui se trouve dans le sud de la France, appelle le père du garçon, Jalil Narjissi, un ancien joueur de rugby professionnel, pour lui annoncer la nouvelle.
La campagne à l'élection à la présidence de la Fédération française de rugby a débuté le 18 juillet. En cette fin de journée, les priorités de Florian Grill sont évidemment recentrées sur la disparition de Medhi. Il multiplie les échanges avec la famille.
Le lendemain, Françoise Grill, coordinatrice nationale d'Ovale Ensemble, une association oeuvrant pour la campagne de son époux, transfère à ses collaborateurs un email. L'objet ? La confirmation d'une réunion, le soir même, pour organiser la suite de la campagne. Alors que Medhi Narjissi est porté disparu, la réunion est maintenue, à la surprise de plusieurs participants. Ce courriel, dont nous avons pris connaissance, reprend l'intitulé de celui qui avait déjà été envoyé le 1er août. « Comme promis dans mon mail, tout est dans le titre, peut-on lire. Organisation Réunions NA Campagne FFR - planification, organisation, participation des colistiers, stratégie de communication. Sans oublier du temps pour le gossip bien sûr !!! »
Le mot « gossip » - potin en français - choque en interne. Françoise Grill débute cette réunion en racontant l'appel de son époux - « le gros », comme elle le surnomme -, à la famille Narjissi. Elle décrit la réaction de Jalil, le papa, et les pleurs déchirants de Valérie, la maman de Medhi. Dans les heures qui suivent, Florian Grill et Jalil Narjissi sont en contact permanents. Le 9 août, la famille quitte la France pour rejoindre Le Cap aux frais de la Fédération, comme le souligneront régulièrement les représentants de celle-ci. Florian Grill décide de rester en France. Cette décision crée les premières crispations et beaucoup d'incompréhensions de la part des parents et de la grande soeur de l'enfant disparu.
La famille Narjissi sur les lieux du drame le 7 août 2025, un an après le drame. (Ryan Wilkisky/BackpagePix / Icon Sport/Icon sport)
Le lendemain, le 10 août, le président de la FFR se rend à l'aéroport de Roissy-Charles de Gaulle, en région parisienne, pour accueillir le staff et les joueurs de l'équipe de France U18. Ce jour-là, il donne une courte interview à Midi Olympique. « La colère (de la famille), elle est normale », dit-il, avant de mettre fin à l'entretien en pleurant. Le 16 août, il s'exprime à nouveau, cette fois dans L'Équipe, pour informer le public de la suspension conservatoire du staff U18 et de la tenue d'états généraux du rugby français le 29 août. C'est le temps des annonces.
Une cellule d'urgence en France
Sollicitée par l'Équipe, la FFR fait savoir que si Florian Grill ne s'est pas déplacé en Afrique du Sud, cela fut le cas du DTN adjoint, Jean-Marc Bédérède. Florian Grill avait prévu des vacances du 9 au 18 août 2024. Il les consacrera à gérer la cellule d'urgence depuis la France, « avec un énorme travail de coordination à faire, assure la Fédération. On espérait encore retrouver Medhi et il fallait rapatrier tous les mineurs ».
Prises de contact avec les secours, l'ambassade, la Fédération sud-africaine, les autorités, mise en place d'une cellule psychologique dans les clubs, lancement d'une enquête interne et administrative : dans une lettre envoyée plus tard, en avril 2025, aux Narjissi, Florian Grill reconnaîtra « des maladresses dans [s] a communication », dans « l'urgence et le stress de la gestion du drame ». Mais il assurera avoir été pleinement mobilisé, à l'été 2024, avec toutes les équipes de la FFR. M. L.
16 août 2024 : les Narjissi rentrent en France, Grill se rend à la feria de Béziers
Le vendredi 16 août 2024, neuf jours après le drame, la famille Narjissi rentre d'Afrique du Sud via Amsterdam et atterrit à Toulouse à 16 h 15. Aucun membre de la FFR n'est là pour l'accueillir à l'aéroport. Aujourd'hui encore, elle en demeure meurtrie. Florian Grill ne se trouve pourtant pas bien loin. À deux heures de route de la Ville rose, il participe à la Féria de Béziers pour un rendez-vous avec un club. Les photos le montrent enjoué. Elles sont publiées sur la page Facebook de « Ovale Ensemble ». Face à l'embarras et aux polémiques, elles ont été effacées depuis. Jalil Narjissi apprend très vite la nouvelle. Son agacement monte d'un cran.
Plus tard, le président de la FFR s'expliquera : il pensait que la famille ne souhaitait pas le voir car c'était lui « qui lui avait annoncé la nouvelle » de la mort de l'enfant mais aussi parce que Jalil Narjissi avait refusé un appel en visio du président de la FFR en Afrique du Sud. Les raisons de ce refus sont simples. Au Cap, l'ambassadeur de France a posé des questions au papa du jeune homme, dévasté, qui lui a dit son sentiment d'abandon. L'ambassadeur l'aurait alors rapporté à la FFR. Grill a proposé une visio. Uniquement en réaction, considère Jalil Narjissi. Agacé, il a refusé.
Une cellule d'urgence en France
Sollicitée par l'Équipe, la FFR fait savoir que si Florian Grill ne s'est pas déplacé en Afrique du Sud, cela fut le cas du DTN adjoint, Jean-Marc Bédérède. Florian Grill avait prévu des vacances du 9 au 18 août 2024. Il les consacrera à gérer la cellule d'urgence depuis la France, « avec un énorme travail de coordination à faire, assure la Fédération. On espérait encore retrouver Medhi et il fallait rapatrier tous les mineurs ».
Prises de contact avec les secours, l'ambassade, la Fédération sud-africaine, les autorités, mise en place d'une cellule psychologique dans les clubs, lancement d'une enquête interne et administrative : dans une lettre envoyée plus tard, en avril 2025, aux Narjissi, Florian Grill reconnaîtra « des maladresses dans [s] a communication », dans « l'urgence et le stress de la gestion du drame ». Mais il assurera avoir été pleinement mobilisé, à l'été 2024, avec toutes les équipes de la FFR. M. L.
16 août 2024 : les Narjissi rentrent en France, Grill se rend à la feria de Béziers
Le vendredi 16 août 2024, neuf jours après le drame, la famille Narjissi rentre d'Afrique du Sud via Amsterdam et atterrit à Toulouse à 16 h 15. Aucun membre de la FFR n'est là pour l'accueillir à l'aéroport. Aujourd'hui encore, elle en demeure meurtrie. Florian Grill ne se trouve pourtant pas bien loin. À deux heures de route de la Ville rose, il participe à la Féria de Béziers pour un rendez-vous avec un club. Les photos le montrent enjoué. Elles sont publiées sur la page Facebook de « Ovale Ensemble ». Face à l'embarras et aux polémiques, elles ont été effacées depuis. Jalil Narjissi apprend très vite la nouvelle. Son agacement monte d'un cran.
Plus tard, le président de la FFR s'expliquera : il pensait que la famille ne souhaitait pas le voir car c'était lui « qui lui avait annoncé la nouvelle » de la mort de l'enfant mais aussi parce que Jalil Narjissi avait refusé un appel en visio du président de la FFR en Afrique du Sud. Les raisons de ce refus sont simples. Au Cap, l'ambassadeur de France a posé des questions au papa du jeune homme, dévasté, qui lui a dit son sentiment d'abandon. L'ambassadeur l'aurait alors rapporté à la FFR. Grill a proposé une visio. Uniquement en réaction, considère Jalil Narjissi. Agacé, il a refusé.
Après la Féria de Béziers, Grill se déplace le jour même jusqu'à la fête du rugby de Torreilles. Le lendemain, il se rend à Nîmes pour une nouvelle réunion de campagne. La priorité semble clairement être les élections.
27 août 2024, les Narjissi accusent
Le mardi 27 août 2024, vingt jours après la disparition de Medhi Narjissi, tout s'accélère. Informée par son réseau dans le monde du rugby des déplacements de Florian Grill pour mener campagne, la famille Narjissi donne une conférence de presse vers 16h45, à Agen. Elle dure cinquante minutes. « On aurait bien voulu le voir à nos côtés, regrette Jalil Narjissi, au sujet de Florian Grill. Il se déplace pour des affaires à deux balles. Mais pour notre fils, non. Qui devait être à nos côtés ? La Fédération sud-africaine nous a tout mis à disposition. Il était où le Président pendant ce temps-là ? » « On leur a fait confiance. C'était un enfant choyé. On a l'impression que ce ne sont que des bras cassés à la Fédération », s'emporte Valérie Narjissi.
Après avoir pris connaissance de ces propos, Florian Grill, manifestement embarrassé par l'ampleur médiatique prise par l'affaire, réagit. À 18 h 51, il adresse un message WhatsApp cordial à Jalil Narjissi, dans lequel il se justifie de son absence en Afrique du Sud. Il propose de venir rencontrer la famille à Agen.
La conférence de presse des Narjissi a-t-elle provoqué un électrochoc dans le clan de Florian Grill ? Des échanges dans le groupe WhatsApp OE Trolling (Ovale Ensemble Trolling), qui réunit une trentaine de membres de la garde rapprochée du président de la FFR, se multiplient. Dans un premier temps, des comptes-rendus de la conférence de presse publiés sur différents médias sont envoyés sur le groupe.
Le clan s'inquiète que l'image du candidat Grill soit écornée. Il est 20 h 03, ce 27 août, quand le président de la FFF écrit. « J'ai besoin de votre soutien (...). Je me fais défoncer alors que j'ai été 24h/24 sur le pont et qu'il fallait aussi organiser le rapatriement. » Des membres de son équipe lui disent de se « protéger ». À 20 h 23, Grill demande à ses « hommes » - une seule femme fait partie du groupe - s'ils ont pris des abonnements à différents journaux pour aller le défendre sur les réseaux : « Il faut aller sur les forums de L'Équipe, de Rugbyrama, de Rugbynistère et d'actu rugby », écrit-il.
27 août, 22 h 57 : Grill refuse de décaler les élections et en a marre d'en prendre « plein la gueule »
Nous sommes toujours le 27 août. À 21h14, Christian Arnaud, un soutien de toujours, fâché depuis, écrit trois messages successifs dans le groupe : « Je pense qu'il faut reculer les élections. Environ deux mois, le temps que l'enquête interne ou mieux judiciaire dégage les responsabilités. Nous sommes trop dans le temps de la douleur (...) Les conditions pour un débat politique apaisé ne sont plus réunies. Cela ajoute aussi à la douleur et la colère des parents. » À 21h17, il ajoute : « Le temps politique doit s'effacer ». Les échanges se poursuivent. Arnaud insiste sur la nécessité de reculer les élections.
Florian Grill, le président de la Fédération française de rugby. (DUPUY WILLIAM/L'Équipe)
À 22h22, Jean-Charles Mascetti, l'un des plus proches du président candidat, répond : « Non, je ne pense pas. Nous sommes dans une dynamique de victoire. » Puis Grill écrit, à 22h31 : « Non, désolé, je ne décale pas. La campagne est beaucoup trop fatigante pour la décaler (...) Si ça doit s'arrêter, autant que cela s'arrête vite. Et si cela doit continuer, autant le savoir vite aussi. » Arnaud riposte à 22h38 : « L'histoire se souviendra que pour nous, la vie a continué. » Grill répond à 22h57 : « Christian, j'espère que tu peux comprendre que j'en ai marre d'en prendre plein la gueule. Autant que ça aille vite, je ne veux pas prolonger dans un sens ou dans l'autre »
À l'été 2024, les scandales s'enchaînent, la FFR dénonce leur récupération
Le 22 mai 2024, Maagi Jessop, 13 ans, meurt noyé sur l'île de Futuna, lors d'une sortie « qui n'est pas organisée par la FFR », précise-t-on du côté de la Fédération. Le 7 juillet, l'International Melvyn Jaminet tient des propos racistes dans une vidéo. Le lendemain, Oscar Jégou et Hugo Auradou sont interpellés en Argentine pour des soupçons de viol (ils bénéficieront d'un non-lieu). Le 7 août, Medhi Narjissi disparaît en mer. Le 23 août, un comité directeur est consacré à la gestion des affaires et des drames, lors duquel l'opposition dépose une motion de censure.
Une instrumentalisation « évidente », en pleine campagne, veut-on croire à l'époque chez des cadres de la FFR. Contacté, Florian Grill n'a pas souhaité s'exprimer publiquement. Il a déclaré ces derniers mois ne pas vouloir substituer ses propres tourments, en tant que président de la FFR, à l'immense douleur de la famille, incomparable et qu'on ne peut que « comprendre » et « accepter », a-t-il l'habitude de dire.
Il avait eu l'impression, avant la conférence de presse des Narjissi du 27 août 2024, d'avoir beaucoup échangé avec eux par écrit, leur disant être à leur « entière disposition », leur promettant « transparence » sur l'affaire, et leur proposant, quand ils seront prêts, de « réfléchir à la trace » que leur fils pourrait laisser dans le rugby français (commémoration, un trophée portant son nom, etc). « Les précédents échanges avec la famille ne laissaient pas présumer cette colère. Dès qu'elle a été entendue, Florian Grill s'est immédiatement rendu à Agen », assure-t-on du côté de la Fédération, qui précise qu'il est difficile de « trouver le bon ton » et les bons mots dans de telles situations de souffrance. Mais une source proche de Grill rappelle que s'il « personnifie » la mort de Medhi auprès de la famille (c'est lui qui avait annoncé le décès), ce n'est pas ce qu'on pourrait lui reprocher « post-drame » qui « explique ce qui s'est passé. » M.L.