Exactement. Mon père était pilier à Givors, dans le Rhône, dans un club qui évoluait dans l’équivalent de la quatrième ou cinquième division à l’époque.
À cette époque, pour toi, le rugby n’est pas une évidence…
Pas du tout. J’avais des grands-parents plutôt modestes, issus du monde de l’agriculture, et deux parents fonctionnaires. J’aurais adoré faire des sports de vitesse, de la moto… On n’avait pas les moyens, donc je suis venu au rugby par proximité, puis c’est devenu une évidence grâce à la camaraderie.
« Je suis venu au rugby par proximité, puis c’est devenu une évidence grâce à la camaraderie ».
Pablo Ordas
CV
Né le 8 avril 1976 (50 ans) à Givors (69). Poste : Pilier droit et gauche. Clubs successifs : Grenoble (1995-1997), Stade Français (1997-2010), Biarritz (2010-2012). Équipe de France : 84 sélections. Palmarès : Champion de France (1998, 2000, 2003, 2004, 2007), Coupe de France (1999), Challenge européen (2012), Tournoi des Six Nations (2002, 2004, 2006, 2007, 2010)
Ce n’était pas gagné. Les matchs de ton père t’avaient marqué, et pas dans le bon sens…
Je ne vais pas dire que j’ai traîné les pieds pour y aller, mais, papa jouant pilier, j’ai plus de souvenirs de lui à l’hôpital, quand nous attendions, ma mère et moi, qu’il se fasse recoudre. Ce n’était pas très glamour. Je n’avais pas forcément envie de ça.
Est-ce pour cela que tu débutes en troisième ligne ?
J’ai commencé à 7 ou 8 ans et j’ai fait quatre, cinq ans en troisième ligne parce que j’aimais le ballon, les courses de soutien, des choses comme ça. J’étais aussi un peu puissant. Quand les choses ont commencé à devenir sérieuses, c’est-à-dire en vue des sélections en équipes de France, à l’époque UNSS, junior première année, moins de 18, on m’a dit : « Vu ta courbe de croissance, si tu ne veux pas devenir pilier, tu vas avoir du mal à percer. » Vu que j’avais faim, j’ai foncé.
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Il court très vite, saute haut, brasse des avants dans les rucks et manie le ballon comme un trois-quarts. Champion du monde U20, international à VII et bientôt à XV, le troisième ligne Esteban Capilla (23 ans) fait partie des profils hybrides qui ont tapé dans l'œil planqué derrière les lunettes du sélectionneur Fabien Galthié pour le match contre l’Angleterre A vendredi à Vannes. Entretien autour d’une grenadine avec un Bayonnais ambitieux au culot rafraîchissant
Dans le film « Gros, corps en mêlées », tu dis qu’au début tu as un peu honte d’être pilier. Tu y vas à contrecœur ?
Non, mais les joueurs qui me faisaient rêver, c’était Éric Champ, Serge Blanco… Les piliers, je savais qu’il y en avait, mais rien de plus. Quand j’ai commencé à fréquenter Biarritz, on m’a présenté Pascal Ondarts, et je ne savais pas trop qui c’était, alors que c’est une légende de ce sport et d’ici (NDLR, l’interview a été réalisée au Pays basque, à Anglet). Je l’avais vu jouer, mais zéro intérêt. Pour moi, le rugby commençait au poste de numéro 6. Mais j’ai pris la réalité dans la gueule : je m’élargissais plus que je grandissais, donc ma seule manière d’atteindre le haut niveau, c’était de finir à la pile ou au talon.
« Pour moi, le rugby commençait au poste de numéro 6. Mais j’ai pris la réalité dans la gueule ».
Pablo Ordas
Tu as réussi à faire abstraction du manque de « glamour » du poste ?
C’est une époque où certains ont fait évoluer le poste. Des piliers comme Louisou Armary, Laurent Bénézech, Christian Califano commençaient à porter le ballon. Ce n’est plus des garçons comme papa, qui a touché un ballon et mis un essai dans sa carrière, pour son jubilé, parce que tout le monde s’est écarté et qu’on lui a mis de la glu sur le ballon pour qu’il ne le fasse pas tomber.
Le vécu de ton père t’a tout de même été utile ?
Ça a été une vraie chance d’avoir un papa pilier, parce qu’on pouvait en parler à la maison. Il n’était peut-être pas d’une grande aide quand je lui parlais d’aller soutenir un ailier en bout de ligne, mais, sur l’exercice de la mêlée, il a su m’aiguiller. J’avais un papa plutôt hargneux, un peu con, comme on disait dans ce type de divisions. J’ai hérité de ça et, à travers nos échanges, il a accéléré ma formation. J’ai aussi eu la chance d’avoir des grands formateurs : Jacques Fouroux m’a lancé dans le grand bain, Bernard Laporte était de la même veine, Jean-Pierre Garuet m’a accompagné dans les sélections de jeunes et Jacques Brunel a beaucoup compté quand j’ai dû passer à droite.
« Papa jouant pilier, j’ai plus de souvenirs de lui à l’hôpital, quand nous attendions, ma mère et moi, qu’il se fasse recoudre. Ce n’était pas très glamour. »
Est-ce facile d’intégrer la confrérie des piliers en cours de route ?
Je n’aime pas la consanguinité, ça me casse les couilles. Pour être respecté, il fallait que je sois le plus fort. Ce n’est pas prétentieux. À mon époque, il y avait entre 15 et 25 mêlées par match. Tu ne peux pas être bon sur toutes, mais il faut prendre l’ascendant pour être respecté. C’est peut-être le seul poste où c’est encore un peu la loi de la jungle.
Est-ce un regret de ne pas avoir joué ailleurs ?
Je n’ai pas de regrets. J’ai cinq Brennus avec Paris, trois Grands Chelems avec l’équipe de France, 84 sélections et j’ai fini sur une Challenge Cup avec Biarritz. J’ai été verni. Récemment, j’ai ressorti mes trophées pour les mettre dans une pièce de ma maison de campagne dans l’arrière-pays. Ils étaient dans un carton depuis quasiment vingt ans, avec des coupures de journaux.
« Avec le Yach (Dimitri Yachvili, NDLR), on avait cette capacité à déconner », se souvient Marconnet.
Chopin Jean Daniel
Qu’est-ce qui t’a poussé à les dépoussiérer ?
C’est la volonté de mes deux filles, Sydney et Ninon, 25 et 16 ans. Elles aiment bien aller dans cette maison le week-end, pour perdre du temps et traîner au bord de la cheminée. Ça leur faisait plaisir de voir les souvenirs de papa. Ce n’est pas dans la pièce de vie, mais dans un petit endroit. En revanche, j’ai mis un de mes maillots – celui de la victoire contre les All Blacks à Marseille (42-33, en 2000) – dans le chiotte (sic). Pascal Ondarts en a pissé à côté quand il l’a vu. « Tu déconnes, ça ne se met pas dans un chiotte ! » Au moins, tout le monde le voit.
Le pilier a l’image d’un taiseux. Tu étais à peu près tout l’inverse sur un terrain. C’est venu avec la confiance ?
À la base, je suis plutôt un garçon timide, complexé. J’ai toujours été plus costaud que la moyenne. Le rugby m’a décomplexé. Il m’a permis de trouver une place, de physiquement m’assumer. Quand tu es gamin, qu’on te file le ballon et que tu traverses le terrain, ça t’apporte beaucoup de confiance. Elle m’a amené du « wawa » et peut-être autre chose que ce qui était promis aux piliers précédemment.
Tu n’as jamais eu de remarques négatives sur ce côté chambreur ?
Si. « Ce gros con, il se prend pour qui ? » Je peux le comprendre. Je n’ai pas d’amertume. Les anciens m’aimaient beaucoup parce qu’ils me trouvaient assez irrévérencieux. Je devais les amuser, mais, parmi ceux contre qui j’ai joué, certains m’ont trouvé insupportable. On ne peut pas plaire à tout le monde. Max Guazzini nous disait toujours que le tout, c’est de ne pas laisser indifférent. Au Stade Français, on était tous dans ce mood.
« Certains, j’arrivais à les faire dégoupiller ».
Pablo Ordas
Lors d’un derby à Saint-Sébastien avec Biarritz, en pleine mêlée, tu lances aux avants bayonnais : « Sur le livre de la mêlée, vous avez sauté quelques pages… » Et relances d’un : « Bon, je me mets sur une jambe, je vois qu’aujourd’hui vous n’y êtes pas », avant de lever un pied façon aile de pigeon de footballeur…
Je suis comme Seb Chabal, je ne me souviens pas de tout (sourire). Ça, c’est sorti de ma bouche, c’est sûr. J’ai honte… Je ne sais pas si ça se fait toujours, mais ça en a marqué plus d’un.
Comment réagissaient tes adversaires ?
Certains, j’arrivais à les faire dégoupiller. C’était vraiment du chambrage. Trop adroit ou maladroit, je ne sais pas.
« Gorgodze, ça a toujours été ma petite friandise. Il tombait systématiquement dans mon jeu »
Tu as souvenir d’un mec qui sortait de son match ?
(Mamuka) Gorgodze ! Lui, ça a toujours été ma petite friandise. Et c’est marrant, parce qu’on en a parlé après. Je lui ai dit : « Tu es complètement con à tomber dans mon jeu, tu ne pouvais pas y arriver. Tu me serais rentré dedans, tu m’aurais allumé, tu aurais gagné. Je n’avançais plus. » Il pensait toujours pouvoir avoir le dessus, mais il ne l’a jamais eu. Une année, Galthié l’avait humilié. Il l’avait pris avant le match : « Je te préviens, si tu perds du temps avec Marconnet, tu vas charger. » Moralité, il prend un carton jaune contre moi à Biarritz. Et Galthié lui met un gage à la sortie du match : « Sylvain, je te présente Mamuka. Je ne veux plus que tu bouges. Mamuka va te servir toute la réception. » Et l’autre, je lui disais : « Mets-moi une assiette, ceci, cela… » Au bout d’un moment, je lui dis : « Assieds-toi, putain. » « Non, non, Fabien ne veut pas. Je suis à ton service toute la réception ou il ne me fait plus jouer. » C’était très drôle. Le mec a joué le jeu.
Sylvain Marconnet n’est « pas fier » de son comportement face à Bakkies Botha.
Jean-Daniel Chopin
À l’inverse, y avait-il un mec imperturbable ?
Mauricio Reggiardo. On passait notre temps à parler, mais vu qu’on était les deux mêmes, rien ne nous faisait dégoupiller. Match nul, mais c’était affreux. Pour nos coéquipiers, ça devait être insupportable.
Contre lui, tu bossais même ton chambrage…
J’usais de stratégie jusqu’à réfléchir à qui je connaissais à Castres pour avoir des infos sur lui. J’en avais eu par Perrine, la femme de Gérard Cholley, qui était parisienne et fan du Stade Français. Je l’appelais pour avoir le prénom de la femme de Reggiardo, des trucs comme ça, pour le surprendre.
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Basque de Saint-Pée-sur-Nivelle, deuxième ligne à Nafarroa, Mikel Guerendiain n’a pas le moindre lien avec l’Arménie. En 2006, ce cousin de Maxime Lucu se retrouve pourtant sélectionné avec le petit pays du Caucase. La raison ? Une faute de frappe dans son nom et des dirigeants en quête de joueurs. Un récit où l’on parle génocide, pistolet sous le manteau et boîte de nuit suédoise
Un qui a été surpris, à Aguilera lors d’un BO-Toulon, c’est Bakkies Botha, quand tu as fait un peu plus que lui toucher les fesses en plein match…
Amnésie totale (sourire). Après le match, Bernard Laporte, qui était son entraîneur et mon ancien mentor, avait rigolé tout en me disant : « Gros, il vaut mieux que tu l’évites, là, il te cherche partout. » À l’arrêt de ma carrière, j’ai travaillé pour Toulon en marketing. Un jour, Boudjellal m’a fait la surprise de faire venir Bakkies à table. Je ne suis pas sûr d’avoir été parfaitement à l’aise, ni lui d’ailleurs… Il y avait eu de la retenue de sa part, et je n’étais pas très fier.
Bernard Laporte avait l’habitude de débriefer tes « actions », en particulier celle avec Steve Thompson lors d’un Angleterre-France à Twickenham…
On avait gagné et je faisais de tout à ce talonneur. Il n’avait pas de formes, plein de boutons et ressemblait à un menhir. J’étais en train d’imiter Shrek. Je ne sais plus à quoi ça ressemblait, mais Bernard avait arrêté la vidéo pour nous dire : « Sylvain, j’aimerais bien que tu expliques cette action à l’équipe. » C’était à mourir de rire.
Parfois, tes adversaires étaient bon public, comme lors de cette remarque à un joueur biarrot en mêlée lorsque tu jouais au Stade Français…
C’était à Jean-Bouin, et je crois que le BO avait gagné. Il y avait la réalité sportive, mais on était tous copains : les Thion, August… Tout se passait bien et un jeune talonneur entre en jeu. Il n’y a que sa mère qui le connaît, il veut faire le Zorro et il sort : « Ça sent la merde dans cette mêlée. » J’ai eu une réplique spontanée sur sa maman, que je vous épargne. Tous mes équipiers ont éclaté de rire, et surtout les siens. C’était pire que tout pour lui.
Celui qui lui a rendu la monnaie de sa pièce ? « Carl Hayman, France-All Blacks 2006. La honte de ma vie. »
Pablo Ordas
Tu n’es jamais tombé sur quelqu’un qui t’a rendu la monnaie de ta pièce ?
Carl Hayman, France-All Blacks 2006. La honte de ma vie. C’était chez moi, à Lyon. J’avais tous mes potes, toute ma famille dans les tribunes. On avait été catastrophiques (3-47). On rentre dans le couloir, je suis une boule de pus. Je lui marche sur les pieds, je ne sais même pas si je ne lui crache pas à la gueule. Et il me défonce en mêlée. Sans dire un mot. Un seigneur. Là, il m’a rendu la monnaie de ma pièce. Je ne suis même pas allé voir mon père après le match. J’ai coupé le téléphone.
Un autre rituel du rugby n’était pas vraiment ton truc : le conditionnement et la concentration d’avant-match…
J’avais tendance à rentrer dans le match une demi-heure avant, en « last minute ». Je pouvais balancer des SMS jusqu’à quarante-cinq minutes avant de jouer les Blacks. C’était ma manière de me préparer, en déconnant. Je n’avais pas besoin de mettre martel en tête.
« Bon, je me mets sur une jambe en mêlée, je vois qu’aujourd’hui vous n’y êtes pas. » Avant de lever un pied façon aile de pigeon de footballeur
Ça a engendré une bataille de glace pilée dans le vestiaire biarrot à La Rochelle…
Il faisait très chaud et ça a fini en bataille de boules de neige avec le Yach (Dimitri Yachvili). Il était un peu pareil que moi. Il rentrait dans son match dix minutes avant. Notre coach Laurent Rodriguez s’est un peu retenu de rire, mais Jean-Michel Gonzalez, ça ne l’a pas du tout fait marrer. Imanol (Harinordoquy), non plus, n’était pas toujours très funky. Normal, il était capitaine. Avec le Yach, on avait cette capacité à déconner. C’était notre manière de rentrer doucement dans le match.
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Il y a les rugbymen du Stade Toulousain, qui me connaissent vraiment bien et s’amusent à me coller un autocollant du club dédicacé (« C’est le nôtre ») derrière la plaque. C’est rigolo, ça gratte le dos. Et puis il y a les autres, les amateurs, qui me courent après toute l’année pour me faire vivre les pires atrocités. Entre eux et moi, c’est l’amour vache
Parfois avec de la résine dans les cheveux…
(Rire.) On était des morpions. On se cherchait l’un et l’autre. Les remplaçants avaient l’habitude de mettre une petite tape aux titulaires avant les matchs. On allait jouer à Brive, j’étais titulaire et le Yach remplaçant. Toute la semaine, il me disait : « Oh le gros, je vais te mettre une de ces tartes… » L’arbitre nous appelle, j’attrape la résine et lui mets une énorme tarte avant qu’il m’en mette une. Sauf que je devais avoir 500 grammes de cire dans les mains et qu’il a passé tout le match et une partie de la semaine avec un épi terrible. Avec le Yach, on avait besoin de se trouver.
Un qu’il a failli trouver, c’est Vincent Pelo lors d’un match. La rencontre de deux gabarits aux antipodes a entraîné un de tes plus gros fous rires sur le terrain…
(Il éclate de rire.) Yach voulait jouer rapidement une pénalité contre Bourgoin. Pelo avait le ballon et Dimitri s’agace pour lui arracher. Sauf que Pelo, wallisien massif, a fait semblant d’armer le poing. Le Yach s’est liquéfié ! Il a fait une syncope ! J’ai tellement ri… J’avais vu que Pelo était dans la plaisanterie. En 2010, on ne mettait plus des énormes manchettes. Le Yach m’en parle à chaque fois qu’on se revoit.
« Avec Dominici, on fumait clope sur clope, il y avait peut-être 30 cigarettes dans le cendrier, c’était affreux ».
Pablo Ordas
Mais pas autour d’une clope, car tu as arrêté de fumer, ce qui n’était pas le cas à l’époque où tu jouais…
À Paris, mon entraîneur Nick Mallet ne supportait pas ça. Il me faisait courir. Une clope : 10 fois 120 mètres. « Je te fais un tarif pour le paquet que je t’ai vu fumer. » Tu pouvais partir les pieds devant, défoncé à l’alcool, mais une clope, il ne supportait pas. Il avait raison, d’ailleurs. .Je me souviens d’un fameux Angleterre-France. Avant le match, meilleure nouvelle : ils me mettent avec Dominici en chambre. On pouvait encore fumer dedans à l’époque. Et Christophe fumait comme un pompier. On avait mis la table de chevet entre nos deux lits et un cendrier. En Angleterre, avec le décalage, on doit se lever tôt, bouffer tôt, les journées sont longues. J’ai dit : « Domi, faut qu’on arrête, là. » On fumait clope sur clope, il y avait peut-être 30 cigarettes, c’était affreux. Mais on a gagné en Angleterre !