Assis dans son jazz-bar, Gérard Bertrand (61 ans) fait un break avec la vigne à l'heure de l'apéro. L'ancien troisième ligne révèle à quelques initiés la programmation de son vingt-troisième festival « Jazz à l'Hospitalet » (du 20 au 24 juillet), au château l'Hospitalet à Narbonne. Ses deux scènes accueilleront Sting, Patrick Bruel ou encore Yuri Buenaventura, le roi de la salsa. « J'ai lancé ce festival en 2004 et il y avait trente personnes, rembobine l'ami du rockeur Jon Bon Jovi pour qui il a d'ailleurs créé un vin rosé. On en reçoit désormais neuf mille. Cet événement fait partie de notre art de vivre en lien avec le vin, la gastronomie et la culture. Je suis à la fois vigneron et metteur en fête. »
Gérard Bertrand, avec ses 35 millions de bouteilles produites par son groupe éponyme, a appris à voir tout en grand depuis quatre décennies. Sauf pour le rugby, maintenant. Ce soir de février, son dernier rendez-vous concerne une possible recrue de Corbières XV (Fédéral 3), un club issu d'une fusion d'équipes de villages de ce coin de l'Aude (dont Saint-André-de-Roquelongue, créé par son père), et qu'il a repris.
« Une vingtaine de gars qui travaillent chez moi sont passés par Corbières XV, déroule l'entrepreneur engagé. Un rugbyman au boulot, c'est quelqu'un de bosseur et de loyal. J'en ai fait l'expérience. J'ai joué 17 saisons à Narbonne avant de reprendre le club. J'étais le plus jeune président de France à 30 ans (il l'a dirigé de 1995 à 1997). »
Son affect penche maintenant vers le stade Georges-Bertrand, où joue Corbières XV et qui porte le nom de son père. C'est à ses côtés que le seul garçon de la famille est devenu « rugbyman-vigneron ». Le gamin laissait traîner « du 1er janvier au 31 décembre » son cartable sur la place de son village pour refaire des Narbonne-Béziers sur le bitume avec ses nombreux cousins. Pour préserver ses genoux, le gosse, bâtisseur dans l'âme, fabriquera même des perches en bois pour créer son terrain des « Olivettes » sur lequel il bichonnait son ballon « avec de la graisse de cochon ».
« À dix ans, mon père m'a mis à la cave. J'ai été maître de chai quatre ans plus tard »
Gérard Bertrand
À côté de son travail de viticulteur dans le domaine familial de Villemajou, son père sillonne la France comme arbitre de rugby en Première Division. « Je l'ai suivi partout avec ma mère. Puis, à dix ans, mon père m'a mis à la cave. J'ai été maître de chai quatre ans plus tard. On avait sorti une cuvée bleu-blanc-rouge pour le succès historique de l'équipe de France en Nouvelle-Zélande (19-24), le 14 juillet 1979, avec les (Didier) Cordoniou, (Jean-Luc) Joinel ou (Jean-Pierre) Rives qui deviendront des amis. »
Le décès accidentel de son papa, en octobre 1987, accélère la passation plus inscrite dans la continuité que dans une reconversion précoce. À 22 ans, Gérard Bertrand devient « un vigneron qui joue au rugby » puis « un vigneron à part entière » après une dernière saison achevée sur une montée avec le Stade Français en 1994. Auprès de Max Guazzini, « ce génie de la communication », le capitaine parisien enrichit son carnet d'adresses tout en montant un bureau de négoce dans la capitale. Il fréquentera même Madonna tout en devenant Disque d'Or avec son groupe, les Droper's, en chantant leur tube « Allez le stade » sur les plateaux de Michel Drucker ou Jacques Martin.
À 29 ans, il passe définitivement du quinze au vin. Avec une brochette d'internationaux reconvertis dans l'agroalimentaire - les frères Laurent et Claude Spanghero et leur cassoulet, Jacques Fouroux et ses foies gras, Philippe Saint-André et ses ravioles ou encore Jean-Luc Joinel et ses compotes -, il lance les « Gastronomes du rugby » qui lui permettent de pénétrer la grande distribution, de faire le tour des hypermarchés, avec « des semaines de 70 heures et des bamboulas le soir ».
Mais le Narbonnais veut conquérir le monde et pas seulement « faire pisser » la vigne languedocienne. Sa rencontre avec le producteur de vins américain Robert Mondavi, à Napa Valley en Californie, agit comme une révélation entre business plan, qualité, bio et art de vivre. « Mon père venait de partir et je me suis dit : c'est ça que je veux faire ! », claque le globe-trotteur qui rachètera le domaine Cigalus en 1995 puis Château L'Hospitalet en 2002.
Il possède aujourd'hui 17 propriétés et il est devenu le leader mondial de la biodynamie sur 1 000 hectares. Son Clos du Temple à Cabrières a été désigné comme le meilleur rosé du monde par le Drink Business, ses Clos d'Ora et Château l'Hospitalet figurent parmi les meilleurs rouges de la planète.
« Je suis la première marque française aux États-Unis »
Gérard Bertrand
« J'ai tout le temps fait tapis sur mes investissements jusqu'à commencer à gagner de l'argent après 25 ans de travail, avoue l'ex-Barbarian qui vient de fêter sa cinquantième vendange au côté de sa fille Emma (28 ans), sa directrice de la création et du digital, alors que son frère Mathias (26 ans) est ingénieur en énergie renouvelable et joueur d'élite de beach-volley. Quand j'ai repris le domaine familial, on faisait 200 000 euros de chiffre d'affaires, on avait trois salariés. On a aujourd'hui près de 500 collaborateurs pour 200 M€ en 2025. Je suis la première marque française aux États-Unis. J'ai un bureau à Shanghai où j'ai été en visite avec le président Macron. J'aime défendre cette image de la France dans 175 pays. Mais j'aime surtout revenir chez moi, au coeur de mes vignes. J'aime cette nature qui sera toujours plus forte que tout. »
À travers Kosmos, son dernier né « entre ciel et terre » qui unit une dizaine de cépages de ses domaines à la fois en rouge et en blanc, Gérard Bertrand n'est pas loin de l'assemblage ultime. Pour transformer l'essai entre ses lignes de vignes.










