Il y a deux semaines, la Fédération néo-zélandaise (NZR) a annoncé l'éviction de Scott Robertson, l'entraîneur des All Blacks, deux ans avant la Coupe du monde 2027 en Australie. Son bilan semblait honorable (74 % de victoires, 20 succès en 27 matches) mais, sur le terrain, cette équipe mythique se montrait inconstante et parfois erratique dans son jeu. David Kirk, nouvel homme fort de la NZR, a conduit un audit à l'issue de la saison 2025 et conclu qu'un changement de coach était « inéluctable ». Selon des fuites dans la presse, le retour d'expérience des joueurs faisait état de « messages confus » au sein de l'encadrement de Robertson.
Le coach avait été nommé à la tête des All Blacks début 2024, fort de sept titres de Super Rugby conquis avec les Crusaders. Mark Robinson, alors président de la NZR, tenait à son profil au point d'occulter son inexpérience au niveau international et de balayer les candidatures concurrentes. La compétence du coach semblait une évidence et, à la tête de la NZR, Robinson se préoccupait surtout de développer l'image de son sport.
« Razor » cochait les bonnes cases : un « winner » doublé d'un « mec sympa », dont les chorégraphies de breakdance spontanées après ses victoires étaient devenues virales. Il s'imposait comme le personnage clé d'un narratif jubilatoire adapté aux réseaux sociaux, il était la « brand personality » (l'incarnation) idéale pour une institution en perte de connexion avec le public jeune.
L'obsession marketing de Robinson n'explique pas à elle seule l'échec sportif de Robertson, mais elle l'a fragilisé en le plaçant dans un environnement où l'image et l'expansion commerciale ont précédé les exigences de performance. L'été dernier, nous avions rencontré le dirigeant à Wellington. Il avait évoqué le rugby de son enfance dans la ferme familiale de Taranaki, sa mère qui cuisinait pour tous les copains, ce rugby qui éduque et crée du lien. Puis il avait évoqué son départ pour la prestigieuse université de Cambridge.
Il s'y était façonné un métalangage singulier. Il parlait de rugby avec des mots choisis : « produit », « audience », « croissance », « contenus », « plateformes »... Il nous avait détaillé ses projets : « le "fantasy rugby" qui se joue en ligne. On crée une équipe virtuelle avec des joueurs réels, on gagne des points » et nous avait défini sa vision : « développer la marque All Blacks sur de nouveaux marchés, notamment aux États-Unis ».
Un projet séduisant pour Silver Lake, fonds d'investissement américain entré au capital de la NZR en 2022 à hauteur d'environ 100 millions d'euros. « Sous l'ère Scott Robertson, les All Blacks ont disputé 60 % de leurs matches à l'extérieur (16 sur 27) afin de maximiser les revenus de billetterie dans de grands stades étrangers », détaille Gregor Paul du New Zealand Herald. Pour les joueurs, cela signifie de longs déplacements, une préparation et une récupération tronquées. Ils sont d'un côté victimes du système, mais aussi acteurs mieux rémunérés que par le passé.
Robinson est parti, mais la logique qu'il a installée demeure : en 2026, les All Blacks disputeront 17 matches. Après trois matches en Afrique du Sud, fin août, ils se coltineront un quatrième choc face aux Springboks le 12 septembre, à Baltimore, dans un stade NFL de 71 000 places : le terme d'une quadrilogie marketing baptisée « Rugby's Greatest Rivalry » ( « La plus grande rivalité du rugby »).
« L'objectif est d'élargir la fan base avec deux ou trois millions d'Américains, afin de doubler l'audience des All Blacks »
Gregor Paul, journaliste du
Dans ce pays de cinq millions d'habitants, entré en récession en 2023, la NZR croit dur comme fer au rêve américain. L'an passé, elle avait sondé la Fédération française pour disputer un match face aux Bleus sur la côte ouest des États-Unis. L'option avait été écartée par la FFR, soucieuse de préserver ses joueurs. En novembre 2025, les All Blacks ont néanmoins affronté l'Irlande au Soldier Field de Chicago (victoire 26-13). « Avec 6 millions de dollars néo-zélandais de recettes (environ 3 millions d'euros), ce fut l'un des matches les plus rentables de l'histoire des All Blacks », rappelle Paul. « L'objectif est d'élargir la fan base avec deux ou trois millions d'Américains, afin de doubler l'audience des All Blacks. »
Une stratégie rémunératrice à court terme qui éloigne l'équipe de ses supporters historiques : cette année, les joueurs ne disputeront que quatre matches en Nouvelle-Zélande. Et pour les voir il faut être abonné à Sky, une chaîne payante. La NZR vend le rêve All Black au monde et le néglige sur ses terres. Le prochain sélectionneur héritera d'un cahier des charges redoutable : gagner, protéger une tradition tout en innovant dans le jeu, et arbitrer la contradiction d'une franchise globale qui fragilise sa propre équipe nationale.











