ASM Clermont : "Je me sens libre", entretien exclusif avec Christophe Urios avant la première journée de Top 14
Après la prise de parole du président Jean-Claude Pats en début de semaine, les mots de Christophe Urios étaient attendus. Concernant son éventuelle prolongation et ses envies personnelles mais aussi sur les départs conjugués de Régis Montagne et Léon Darricarrère. Entretien exclusif.
Par Vincent Balmisse et Arnaud Clergue (La Montagne)
Publié le 02 septembre 2026 à 18h35
Le rendez-vous avait été convenu il y a une semaine. Avant l’entame de la saison de l'ASM Clermont samedi (19h05) au LOU, Christophe Urios nous a reçus dans son bureau. Sous le regard de Martin Luther King, Luis de la Fuente et de Russel Crowe version Gladiator, le manager clermontois a balayé pendant une heure l’actualité du club mais également celle concernant son avenir. Un entretien franc du collier et sans concession. Un entretien à son image.
Quel est votre état d’esprit avant la reprise du championnat ce week-end ?
Comme d’habitude. Il y a une partie de moi qui est inquiète parce que tu ne sais jamais trop où tu vas. Et une partie de moi qui est très excitée parce que ça va être la bagarre. Donc l’idée, c’est que les émotions positives prennent le dessus d’ici la fin de la semaine. La préparation, c’est bien, mais la compétition, c’est autre chose. Maintenant, il faut y aller. Est-ce qu’on est prêt ?
Après toutes ces années à entraîner en Top 14, c’est toujours la même excitation ?
Toujours. Je suis impatient, j’ai envie d’en découdre, même si au fond de moi je ne suis sûr de rien parce qu’on ne sait jamais ce qu’il peut se passer.
Vous sortez de près de deux mois de préparation. A titre personnel, est-ce un moment que vous appréciez ?
J’adore la prépa. De manière générale, je suis quelqu’un qui aime préparer que ce soit une saison, une réunion, etc. Pour moi, la préparation a d’ailleurs débuté depuis notre dernier match à Bordeaux. Après, avec l’âge, parce que je suis un vieil entraîneur, ce qui m’excite le plus, ce sont les matchs. Donc globalement, je trouve qu’on a fait une grande prépa, on n’a pas tout validé, mais on a fait une grande prépa. Mais bon, il me manque l’adrénaline du match maintenant, on a envie de ça.
Pourquoi avoir changé d’approche par rapport à l’année dernière où la préparation physique, notamment, avait été très intense ?
L’année dernière, on a voulu casser un peu les codes dans ce que l’on avait l’habitude de faire à savoir du rugby intégré progressivement. Du coup, on a fait un peu tout le contraire, on est parti pied au plancher. Et finalement on ne s’est pas qualifié. C’est ça la vérité, même si on finit avec 71 points. 71 points (il soupire)... c’est 2,73 points par match. C’est incroyable de finir 7e, avec 2,73 points de moyenne. Donc voilà, cette année on a voulu revenir à des choses qu’on maîtrise davantage en reprenant le rugby très tôt et en mettant les Vulcains (Christophe Urios organise pour ses joueurs des épreuves ludiques et sportives lors de la préparation estivale, NDLR) au centre de la prépa. Je me suis régalé dans cette préparation, comme souvent. L’année dernière c’était bien aussi, je trouvais que ça changeait, mais on y a laissé beaucoup de gaz et connu quelques bobos.
Christophe Urios entretient le flou quant à son avenir à l’ASM lui qui arrive en juin prochain en fin de contrat, même s’il dispose encore d’une année en option.
On sait qu’à chaque début de saison, vous aimez embarquer vos joueurs autour d’une histoire commune. Laquelle est-ce cette année ?
L’année dernière, on était sur le projet “Fast and Furious”, cette année c’est Gladiator. Gladiator, parce que quand tu finis à la 7e place, avec 71 points, en ayant fait la saison qu’on a faite, tu prends un vrai coup de marteau. Il ne doit donc te tarder qu’une seule chose : entrer dans l’arène et te battre.
Ces dernières semaines ont aussi été marquées par l’annonce des futurs départs de Régis Montagne et Léon Darricarrère. Avez-vous senti le groupe perturbé et l’avez-vous vous-même été ?
Je n’ai pas attendu la dernière journée pour le savoir, mais oui, ça m’a perturbé. Forcément. Et le groupe aussi. Il y avait une forme d’incompréhension. Il y a même eu un peu de tension. Depuis que je suis là, c’est la première fois qu’on perd deux joueurs que l’on voulait garder. Donc ce n’est pas neutre.
Lundi, le président Jean-Claude Pats regrettait que les transferts soient effectués un an à l’avance. Vous reconnaissez-vous dans ce rugby ?
Cela ne m’importe pas vraiment. Au moins, il y a une forme de clarté. En revanche, ce qui m’importe c’est que le joueur soit engagé dans le projet et qu’il tienne ses engagements jusqu’au bout. Après, que voulez-vous qu’on fasse ? On va interdire les transferts ? Moi, ça ne me perturbe pas franchement, même si je ne me reconnais pas forcément dans ces pratiques. Mais je respecte d’autant plus ces choix quand le mec joue le jeu à fond jusqu’au bout. Concernant Régis et Léon, je n’ai pas de doute sur le fait qu’ils s’engagent jusqu’à la fin.
Cela signifie que vous avez pu vous entretenir avec eux sur ce sujet et que le dossier est classé ?
Oui. Pour moi, le dossier est clôturé. S’ils sont bons, ils joueront. S’ils ne sont pas bons, ils ne joueront pas. Et cela n’aura rien à voir avec le fait qu’ils partent en fin de saison. Mais encore une fois, de ce que je vois, je n’ai pas de doutes. Après, il reste encore 10 mois...
Cet été, il y a aussi eu l’arrivée des nouveaux joueurs. Où en est leur intégration au projet ?
Le fait de faire les Vulcains, ça permet vraiment de mieux intégrer les mecs. C’est très souvent qu’ils disent à la sortie qu’ils ont l’impression d’être au club depuis trois mois. Cette année, les Vulcains ont d’ailleurs été particulièrement réussis. Donc, aujourd’hui, je considère que les recrues sont bien intégrées au groupe. Maintenant, il faut qu’il continue de bien s’intégrer à notre rugby, ça, ça prend forcément un peu plus de temps.
Les joueurs venus de l’émisphère sud sont-ils dans le même état d’esprit qu’avait pu l’être Harry Plummer la saison dernière ?
Pour AJ (Lam), je pense qu’il faudra un peu plus de temps. Ce n’est pas le même personnage. Il a besoin de jouer, il n’a pas été au niveau qu’on attendait sur les deux mi-temps qu’il a faites. Il a encore besoin de trouver des automatismes, de communiquer, d’être connecté avec les gars. C’est pas encore à 100 %. Nanaï (Seturo) c’est un peu différent parce qu’il est arrivé un peu en difficulté par rapport à sa blessure au pied qui n’avait pas été très bien prise en charge. Donc il a vécu un peu à côté du groupe au début. Par contre, je trouve que Darcy (Swain) est dans l’état d’esprit que pouvait avoir Harry. C’est un grand homme. Mais tout le monde n’est pas Harry.
Pour la première fois depuis votre arrivée au club en janvier 2023, vous disposez d’un effectif que vous avez composé à 100 % : les joueurs présents ont été recrutés ou prolongés par vos soins. Êtes-vous satisfait de cet effectif et cela ajoute-t-il une pression du résultat supplémentaire ?
Pas du tout. Je n’ai jamais la pression du résultat. Jamais. Je sais que je dois gagner les matchs, c’est mon métier. La pression que j’ai, c’est de bien s’entraîner, de développer les mecs, de faire en sorte d’être aligné avec ce qu’on veut faire. Ça c’est une forme de pression, que ce soit pour mon staff, mes leaders et mes joueurs. Mais depuis que je suis à Clermont, c’est la première fois que je me sens libre.
Pourquoi cette sensation ?
Je n’ai pas de pression particulière. Je suis sûr du travail que je fais. Je vais peut-être me tromper, mais je tous les jours je me trompe. Mais je sais où on va et comment. Je sais quels sont les standards que je dois contrôler. Après, qu’est-ce qu’il va m’arriver ? Mais depuis que je suis ici, c’est la première fois que je me sens aussi bien avec le groupe. Après, la saison n’a pas commencé. Peut-être qu’après quatre matchs ce sera différent.
Par le passé, vous avez parfois fait part d’une certaine lassitude, d’un peu de fatigue. Comment vous sentez-vous actuellement ?
Non, ce n’était pas de la lassitude. C’est juste que partout où je suis passé, très souvent les projets ont démarré très vite. Et là, ça rame. Même si on est en progrès, ça n’avance pas comme je voudrais. Je suis arrivé à Oyo, deux ans après on est en finale. A Castres, on est champion au bout de deux ans. A Bordeaux, si la saison va au bout, on peut être champion. Ici, une fois on finit 8e, une autre 5e, celle d’après 7e... Il y a une progression, mais je la trouve lente. J’ai probablement fait des erreurs, que ce soit dans les prolongations, le recrutements, les positionnements... Cette année, j’ai décidé de ne pas ramer. J’ai envie d’être moi-même.
« Je me nourris de la haine des gens, ça me fait avancer »
Dans ce contexte, êtes-vous heureux à Clermont en tant qu’entraîneur et en tant qu’homme ?
J’ai connu mieux. Mais vous savez, je me nourris de la haine des gens, ça me fait avancer. Ca ne me fait pas peur, ça me plaît même. Après, j’ai l’impression qu’ici il y a deux mondes : celui des gens que je croise dans la rue et celui des réseaux sociaux. Mais je suis bien à Clermont, même si le métier n’y est pas facile. Je vais attaquer ma quatrième année ici, mais dans ma tête, mon projet à un an de retard.
Donc cette année, c’est la bonne ?
On verra. La vérité, c’est le terrain.
En début de semaine, le président Jean-Claude Pats a parlé de votre avenir. Il a fixé le mois de décembre comme deadline pour être fixé sur votre sort. Où en êtes-vous personnellement dans votre réflexion ?
Je suis complètement aligné avec ce qu’a dit le président. Aujourd’hui, je ne me projette pas. Ce qui m’intéresse, ce sont les prochains matchs. Si ça marche, ça ne veut pas dire que je resterai. En revanche, si ça ne marche pas, là je sais que je partirai. C’est la vie. A la fin de la saison, cela fera 4 ans et demi. C’est pas facile pour un entraîneur, 4 ans c’est beaucoup. Même si moi, dans mes précédentes expériences, j’ai toujours fait 4 ans ou presque. A “Oyo”, j’ai même fait 8 ans. J’ai plus l’âme d’un bâtisseur que d’un mec qui fait des “one shot”. J’aime ce travail de fond, je trouve qu’il y a plein de choses qui ont été mises en place, que ce soit dans la relation avec la Yellow Army, l’ancrage au territoire, la remise en mouvement de la formation, l’éclosion des jeunes, les résultats, les victoires... Ce n’est pas suffisant encore, bien sûr, mais je suis aligné avec ma feuille de route. Et je la connais parfaitement, je suis à 100 % d’accord avec ça et je suis à fond là-dedans. Après, comme tous les entraîneurs, ce n’est pas le président qui te vire ou qui te vire pas, ce sont les résultats. Et ça, ça ne me fait pas peur.
Vous avez 60 ans. Si l’aventure se termine à la fin de saison avec l’ASM, continuerez-vous votre carrière d’entraîneur ?
Il n’est pas question d’arrêter le rugby. Je ne me suis pas fixé de limite. Tant que j’aurai le feu sacré, je continuerai. Pour le moment, j’ai toujours envie d’être au centre du truc, d’avoir les mains dans le cambouis.
Qu’est-ce qui vous donne le feu sacré ?
La passion de construire les choses, de créer. La relation avec les joueurs aussi. Et je trouve qu’elle est bonne aujourd’hui. Cette année, je veux avoir une relation plus forte encore avec mes leaders qui sont des jeunes mecs. Je le disais tout à l’heure, jusqu’à maintenant, je n’étais pas libre. Aujourd’hui, je me sens libre. Et je le dis au staff, je me sens libre et je veux être libre. Pas libre dans le sens, je me barre si je veux ou je reste, ce n’est pas ça. Mais dans ma tête, je me sens libre.
Ressentez-vous une différence dans la manière de manager les joueurs aujourd’hui par rapport à ce que vous avez connu auparavant ?
Non c’est la même chose. On me dit souvent que les groupes changent beaucoup mais je ne crois pas à ça. On est bien obligé de prendre en compte la génération Z qui est différente. Mais moi elle me tient jeune même si je ne la comprends pas toujours (Rires). Mais je ne me sens pas vieux, je ne me sens pas déconnecté, je ne me sens pas “old school”. Quand j’entends ça de moi, je ne me reconnais pas. De m’entendre dire que je suis à l’ancienne... Ce n’est pas moi ! Réaliser des entretiens individuels, construire un conseil des sages... Qui fait cela aujourd’hui ? Ce que je ne veux pas c’est être dans l’animation des séances sur le terrain. Je n’ai pas envie de ça, cela ne me plaitplus. Mon job à moi c’est d’encadrer le staff et chercher à le faire progresser et de montrer où l’on va. Et il n’y a pas d’âge pour ça.