Le Priol ne porte plus ni barbichette ni moustache. Il a l'air amaigri et flotte dans sa chemise manches longues aux tons clairs. Il a de petites lunettes et une tendance à être voûté sur sa chaise. Impassible pendant la première heure, il hoche la tête pour montrer son désaccord quand le président de la cour d'assises restitue les propos de certains témoins. Romain Bouvier se tient droit. Il a sur lui un polo crème et une barbe de trois ou quatre jours.
Leur faisant face, à une douzaine de mètres, la famille Aramburu et Shaun Hegarty, ami du défunt présent le soir des faits, ne les lâchent pas du regard. C'est trop d'émotion pour Maria, l'épouse de « Fede », qui ne peut empêcher les larmes de monter. À ses côtés, son père puis un peu plus loin le père de son mari disparu, équipé d'un casque audio pour suivre les débats en espagnol via une traduction. Sur ces bancs, il manque quelqu'un : Cecilia, la mère de la victime, n'est pas là. « Elle a fait un malaise, son docteur lui a interdit d'assister à l'audience ce jour », éclairait son avocate.
Comparaissant libre, l'ancienne compagne de Le Priol, Lyson R., accusée de complicité de tentative d'assassinat pour avoir véhiculé Bouvier dans la Jeep qu'elle conduisait tous phares éteints, s'est installée de plain-pied, parmi les avocats de la défense. Tout comme le quatrième accusé, Antony S., ami de Bouvier et aussi un peu de Le Priol, qui comparaît pour soustraction de document ou objet concernant un crime pour faire obstacle à la manifestation de la vérité et soustraction d'un criminel à l'arrestation ou aux recherches. Le cérémonial d'installation se poursuit avec le tirage au sort des jurés. La défense épuise son droit à la récusation de quatre jurés. À chaque appel d'un nom, Bouvier tourne la tête pour voir qui se levait dans la salle. Pas Le Priol. Finalement, le jury se compose de cinq femmes et d'un homme.
Après avoir sacrifié au rappel des éléments du dossier, le président demande aux accusés leur position au début de ce procès. « Est-ce que vous reconnaissez les faits ou est-ce que vous les contestez ? » S'exprimant d'une voix claire, Romain Bouvier ouvre son micro en premier : « Je conteste totalement les faits. Je n'ai jamais voulu le tuer, même pas le blesser. Je reconnais que je n'aurais pas dû avoir cette arme chargée dans ma poche et je reconnais avoir tiré. Mais j'ai toujours voulu tirer par terre pour que je puisse avoir le temps de m'enfuir. Quand j'ai appris la nouvelle de cette tragédie effroyable (sa voix tremble), j'ai cru que j'étais l'auteur de sa mort (il n'a eu connaissance des tirs de Le Priol que postérieurement). Je souhaiterais dire que je pense tous les jours à la victime, à sa famille ainsi qu'à monsieur Hegarty. J'ai conscience que ce que je dis là peut être ''inentendable'' pour la famille. Je conteste la détention d'armes de catégorie B et C. »
Vient le tour de Loïk Le Priol. Son expression est plus malaisée, plus courte aussi. « Je suis auteur de la mort de monsieur Aramburu, mais j'ai toujours dit que j'avais fait usage de mon arme pour me défendre. La cour décidera si ma défense était légitime. Quelle que soit sa décision, c'est à vie que je serai condamné à porter ce drame immense. Je ne cesserai jamais de demander pardon à sa famille. » Quand Lyson R. s'avance à la barre, elle semble nerveuse et confuse. « Je conteste les faits. Quand je vous ai entendu rappeler les articles du code pénal, je me suis dit : ''Waouh, c'est costaud.'' J'ai 29 ans et selon votre décision je risque de passer plus de temps en prison que mon âge. Mes intentions n'ont jamais été mauvaises. »
Antony S. s'exprime en dernier. Il n'a besoin que d'une phrase : « Je reconnais totalement les faits qui me sont reprochés. » Sa position à la barre est constante avec celle qu'il a endossée pendant l'instruction. Personnage excentré dans cette affaire - il n'intervient qu'après la commission des faits -, ce père de deux enfants, bientôt de trois, revient peu après à la barre pour satisfaire au questionnaire de personnalité. Adepte des réponses courtes, il revisite son enfance, ses études, son passé de colleur d'affiches « pas que pour l'extrême droite », insiste-t-il, tout en reconnaissant avoir parfois pratiqué cette mission en étant armé, et bien sûr sa relation à Bouvier et Le Priol.
De Romain Bouvier, qu'il a connu en gravitant autour du GUD (Groupe Union Défense, organisation étudiante d'extrême-droite), il dit qu'il est « l'ami avec qui j'allais chiner des bouquins. On partageait une passion pour la littérature. » Et pour les armes ? demande le président « Moi ça ne m'intéresse pas, répond Antony S. Mais je sais que Romain est un collectionneur d'armes du XVIIIe siècle. » Pour Antony S., Loïk Le Priol est « un soldat, un héros de guerre. » Leur amitié est moins ancienne. « Elle date de 2016 », évalue l'accusé.
- « Donc après l'affaire Édouard Klein (pour le tabassage dégradant de l'ancien chef du GUD, Bouvier a été condamné à trois ans de prison pour violences aggravées, Le Priol à deux), rappellent le président et l'avocat général. Comment qualifiez-vous ces faits ? »
- « C'est horrible, dit Antony S. Ils ont expulsé quelque chose de monstrueux de leur personnalité. »
- « Alors pourquoi les fréquentez-vous encore ? », enchaînent les magistrats.
- « Je suis passé outre leurs fautes passées J'ai vu du bon en eux. »
Hughes Vigier, conseil de Bouvier, tient à intervenir et demande à Antony S. : « On insinue qu'ils sont devenus infréquentables et vous, vous dites qu'on n'enferme pas les gens dans les faits qu'ils ont commis, même s'ils sont graves. C'est bien ça ? » Réponse d'Antony S. : « Oui, à condition qu'il y ait une remise en question. » Mardi, à partir de 9 h 30, reprise des débats avec l'interrogatoire de personnalité des trois autres accusés.









