Après une soirée pareille, il sera tout de même moins évident de se cacher derrière son comptoir, même soutenu par une armée de piliers. N'en déplaise à son sélectionneur, qui préfère les pudeurs d'usage, son équipe de France a frappé un grand coup d'entrée dans ce Tournoi des Six Nations. Un succès à l'ampleur confortable, quoiqu'un brin contrarié par un coaching monstre et précoce (six changements à la 50e). Ce choix aura coupé l'inexorable élan pris lors du premier acte, mais ne changera rien au verdict final : ces Bleus peuvent de nouveau se montrer injouables.
Il n'y avait pas grand-chose à jeter de leur première période, sinon quelques gourmandises qui, par temps sec, seraient passées inaperçues. Ces passes osées - tout sauf des coquetteries - qui ne font pas que plaisir à voir, mais créent de vraies différences. Sur chacun des trois premiers essais inscrits, il y eut au moins une « passe magique ». Livré comme ça, on pourrait penser que c'est anecdotique. Cela traduit autre chose : des intentions, une confiance en soi, en son partenaire et en son jeu qui font les grands résultats. On pourra gloser de la légalité (ou pas) d'au moins l'une d'entre elles sur la toute première réalisation de Louis Bielle-Biarrey (13e), mais faute non sifflée à moitié pardonnée.
Contre 21, du côté des Irlandais.
La réalité de cette rencontre, c'est que l'on ne s'attendait pas à une grande équipe d'Irlande. Celle-ci est tristement apparue à un virage de son histoire, en plein renouvellement de ses générations. Ce que l'on n'avait pas vu venir, malgré les blessures, les absences, c'est sa si faible densité physique une heure durant.
La voir s'ouvrir comme ça sous les coups de bélier de Mickaël Guillard, Yoram Moefana et Nicolas Depoortere était tout aussi irréel que sa stratégie de dépossession parfaitement contre-nature. De mémoire, bien à l'abri en tribune, on ne se souvenait pas avoir vu les Verts d'Andy Farrell à ce point dominés en termes de possession (38 % à la pause), eux dont le jeu lancinant a toujours eu pour principe l'étouffement de son adversaire.
Sans solution, sinon une touche relativement propre et l'énergie du désespoir lors du second acte, elle perdait même son compas sous les chandelles, où Louis Bielle-Biarrey démontrait qu'il pouvait être aussi agile en l'air que dans son couloir. Oui, c'est mesquin, mais il fallait ramener cette équipe d'Irlande à sa condition du soir avant de distribuer des bouquets comme à la fin des concours de Miss.
Car si les mulets tombaient mieux sur les nuques irlandaises, les étalons étaient bel et bien français jeudi soir. Eux qui avaient fait d'un mantra les entrées poussives dans la compétition ont réalisé une performance bluffante à bien des égards.
Elle répond à tout un tas de questions, au moins pour ce Tournoi qui démarre. D'abord sur le potentiel de Mickaël Guillard au poste de deuxième-ligne côté droit. Bien sûr que ce n'était pas l'Afrique du Sud en face, mais cela ne minimisera pas sa performance du soir, ses cinquante minutes de crash-test où il aura fait reculer la plupart de ses adversaires en assurant les bases ingrates du poste.
L'autre sujet de causerie pointait une soirée qui répond à celle de novembre dernier, face à l'Australie (48-33).
Une nuit enlevée et spectaculaire, parcourue de quelques trous d'air venus rabougrir l'impression générale. On ne se fera pas avoir cette fois : les favoris sont là.
Le message passé par Fabien Galthié avant le début du rassemblement est visiblement bien passé. Le sélectionneur avait dégainé le bulletin scolaire et cerclé en rouge cette indiscipline qui avait tant fait défaut aux Bleus en 2025. Les dix pénalités concédées en moyenne par match faisaient tache et les Bleus n'avaient rien fait pour améliorer leur note en concédant en novembre 13 fautes contre l'Afrique du Sud, 11 contre les Fidji (dont 6 pour hors-jeu) et 12 face à l'Australie (4).
« On est la meilleure attaque au monde, la cinquième défense et pour les hors-jeu, on est derniers », avait cinglé Galthié. Jeudi soir, les Bleus n'ont concédé que quatre pénalités et la feuille posée sur le pupitre de Jérôme Garcès, le consultant arbitrage des Bleus, est restée vierge jusqu'à... la 45e minute et une pénalité concédée en mêlée par Dorian Aldegheri.
Une rigueur proche de l'exceptionnel dans une première période où les Bleus ont appliqué à la lettre les consignes passées par le staff. On a souvent vu la ligne bleue prendre une petite marge de sécurité derrière le ruck pour ne pas être prise au hors-jeu.
Stratégiquement, les avants français ont aussi fait le choix de ne pas ou peu gratter les ballons, ce qui est aussi un moyen d'avoir des repères plus clairs pour fixer la ligne, pendant que les plaqueurs se sont employés à gagner leur duel voire à tenter des doubles efforts pour pourrir les sorties irlandaises.
La masterclass a donc pris fin à la 45e minute et les Bleus ont perdu le fil quelques minutes. C'est d'abord Emmanuel Meafou qui s'est fait coffrer devant sa ligne, ce qui a abouti à l'essai de Nick Timoney (58e), sur une action où Anthony Jelonch a aussi été pris au sol. Et Antoine Dupont a frôlé le carton jaune sur une tentative d'interception qui a tourné à l'en-avant volontaire (61e), ce qui a permis à l'Irlande de trouver une pénaltouche à cinq mètres de la ligne et de marquer son deuxième essai (29-14, 62e). Comme une piqûre de rappel...
À la 79e minute, Matthieu Jalibert avait encore les cannes et la détermination pour plaquer son vis-à-vis Sam Prendergast et mettre fin à un contre irlandais, symbole d'un match où les Bleus n'ont pas lâché en défense. Leur outrageuse domination dans la première partie du match les a mis à l'abri, à part deux frayeurs en première période, mais Thomas Ramos a bien couvert à chaque fois (9e, 30e).
Si la vigilance s'est relâchée en deuxième période, les Bleus cumulant finalement 21 plaquages manqués (149/170 à 88 % de réussite), ils ont dégagé cette impression d'agressivité. La montée rapide de Théo Attissogbe sur Jacob Stockdale après un ballon cafouillé suivi d'un plaquage destructeur de Mickaël Guillard sur Josh Van der Flier ont par exemple amené cette touche vite jouée à l'origine de l'essai de Charles Ollivon (34e). Deux minutes plus tard, Tommy O'Brien tapait directement en touche, à un moment où les Irlandais semblaient perdus face au mur bleu.
C'est un des secteurs où les Bleus étaient les plus attendus. Comme souvent depuis ce quart de finale de la Coupe du monde perdu face à l'Afrique du Sud (28-29, le 15 octobre 2023), où ils avaient failli sous les chandelles des Springboks. Jeudi soir, sans surprise, les Irlandais ont beaucoup tapé. Surtout en première période. Avant de se décourager, peut-être. Parce que leurs coups de pied de pression n'ont quasiment rien donné. Sinon des ballons de contre-attaques à des joueurs français qui n'attendaient que ça.
Oui, les Bleus ont été souverains dans les airs, à l'image des ailiers Louis Bielle-Biarrey et Attissogbe, qui ont carrément pris le dessus sur leurs vis-à-vis respectifs, en rabattant plusieurs ballons dans leur camp à la manière de volleyeurs. Les déviations de l'ailier palois sont ainsi à l'origine des deux essais de Bielle-Biarrey (13e et 47e). Mention spéciale aussi au deuxième-ligne Guillard, imprenable sous les renvois, et à l'arrière Ramos, qui a rassuré ses coéquipiers jusqu'au bout dans son camp (66e et 67e).







