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Rugby Ukrainien


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Ukraine : à Odessa, le rugby tient la ligne malgré les bombes
enfants.jpgMalgré la guerre, Credo 1963 continue de miser sur la formation des jeunes. © Crédit photo : Yohan Châble

Par Yohan Châble
Publié le 02/05/2026 à 7h00.
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À l’ombre de la guerre, le club Credo 1963 continue de jouer dans la troisième ville du pays. Effectif rajeuni, joueurs mobilisés, formation accélérée : le club s’accroche au présent et avance, saison après saison

Le ballon ovale s’échappe en touche, roule dans la poussière. Le coach Roman Kulakivsky siffle, le ramasse et relance l’exercice. Autour de lui, une dizaine d’enfants se replacent sur le terrain. Les passes sont encore maladroites, les plaquages timides. Roman corrige un appui, ajuste un placement. Un entraînement de rugby ordinaire sous le soleil.

Soudain la sirène retentit. Longue, stridente. Les gamins s’immobilisent quelques secondes, lèvent la tête. Les parents, appuyés contre la barrière, restent à leur place. Roman ne dit rien, écrase d’une tape distraite un moustique sur sa nuque. Le jeu reprend. Aujourd’hui, plus personne ne s’émeut des alertes.

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Depuis bientôt quatre ans, la guerre et les bombardements rythment le quotidien d’Odessa, troisième ville d’Ukraine. Au bord de la mer Noire, la cité portuaire aux infrastructures stratégiques vit sous la menace constante des frappes russes venues de la Crimée annexée ou des territoires occupés du sud. À moins de 100 kilomètres de l’ennemi, le port, les centrales électriques et les dépôts de carburant sont régulièrement visés. En décembre 2025, une série de missiles a fait au moins sept morts et quinze blessés.

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« Pour l’instant, le stade n’a jamais été touché. Mais ici, comme partout en Ukraine, on n’est jamais trop prudent »

Le complexe d’entraînement de Credo 1963 est situé loin des zones militaires. Et, sous le terrain, un abri antiaérien est accessible. « Pour l’instant, le stade n’a jamais été touché, précise Denys Primushenetskyi, deuxième coach de l’équipe juniors. Mais ici, comme partout en Ukraine, on n’est jamais trop prudent. » Derrière la tribune, un vieux barbecue et quelques bancs témoignent des troisièmes mi-temps d’autrefois. Aujourd’hui, le rituel s’est raréfié. La guerre a emporté trop de camarades.

dsc03008-1.jpeg?v=1777698000Les coaches Mykola Deliiegiev, Denys Primushenetskyi et Roman Kulakivsky lors d’une séance d’entraînement de l’équipe juniors.
Yohan Châble
Un club en ligne de front

L’équipe de rugby Credo 1963 repose sur l’engagement d’une poignée de passionnés. Bogdan Zhulavsky, vétéran de l’équipe et ancien joueur international, est l’un d’entre eux. Souffrant d’une vieille blessure à la jambe, il n’a pas été appelé au front, restant pleinement dévoué à son club. Ses journées se partagent entre entraînements, arbitrage et soutien aux initiatives locales. Quand les bombardements se font particulièrement féroces, il repense à Mykolaïv, la grande ville voisine, où il s’est porté volontaire pour ramasser les corps des soldats tombés au combat lors de la contre-attaque de 2022. « C’était terrible, souffle-t-il, ses yeux bleus encore hantés par le souvenir. Parfois, il ne restait plus que des morceaux, impossibles à identifier. » Un ange passe, puis Bogdan retrouve son sourire.

dsc03094.jpeg?v=1777698000Bogdan Zhulavsky, vétéran de l’équipe et ancien joueur international dans le foyer du club. Son pull représente un canon Caesar.
Yohan Châble

Le rugbyman pousse la porte du foyer du club, à quelques pas du terrain. L’air y est chaud, chargé de l’odeur des vieux ballons et du bois ciré. Comme partout ailleurs, on y trouve un bar au comptoir gondolé sous le poids des chopes de bière. Les étagères ploient sous les trophées, les photos d’équipes victorieuses et les souvenirs accumulés depuis plus de soixante ans. Ici, chaque objet, chaque médaille, chaque album raconte un souvenir… mais un souvenir d’avant-guerre.

Plus de 200 rugbymen sont actuellement au front, soit l’essentiel des licenciés adultes masculins du pays

Quelques détails trahissent l’ombre du conflit. Sur un mur, un t-shirt envoyé depuis le front par un membre du club a été personnalisé pour représenter un canon d’artillerie français Caesar. À côté, une figurine de Poutine se balance mollement, une cordelette autour du cou. Plus loin, un certificat de l’armée ukrainienne témoigne d’une collecte de fonds organisée par Credo 1963 pour soutenir les soldats.

dsc03051.jpeg?v=1777698000Dans le foyer, les photos d’avant-guerre s’étalent partout sur les murs.
Yohan Châble

À l’entrée du complexe d’entraînement, une statue métallique trône. Leonid Shelestovych veille sur les lieux. Figure fondatrice du rugby à Odessa dans les années 1960, c’est lui qui a structuré la discipline dans la ville portuaire et posé les bases de ce qui deviendra un jour Credo 1963. À ses pieds, quatre plaques gravées des noms de joueurs morts au combat rappellent le lourd tribut payé par le rugby ukrainien. Au niveau national, plus de 200 rugbymen sont actuellement au front, soit l’essentiel des licenciés adultes masculins du pays. À Odessa, on comptait 24 joueurs professionnels. Aujourd’hui, deux sont morts, un est emprisonné en Russie, un autre encore grièvement blessé.

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Oleg Etnarovych, directeur de Credo 1963, reçoit dans un bureau discret du centre-ville. Devant lui, une table en bois simple, marquée par les années, autour de laquelle se prennent les décisions du club depuis des décennies. Le quinquagénaire aux cheveux poivre et sel raconte l’histoire du rugby à Odessa comme on déroule un vieux rouleau de souvenirs. « Au début, il n’y avait presque rien ici, commence-t-il. Puis, au XXᵉ siècle, des marins anglais de passage ont organisé des matchs amicaux sur les quais, apportant avec eux ce sport presque inconnu dans la région. »

Dans les années 1960, Leonid Shelestovych entre en scène et transmet son savoir aux premières générations de rugbymen ukrainiens. Le rugby s’implante d’abord dans les universités, à contre-courant d’une culture sportive dominée par le football. Sous l’URSS, la discipline progresse par à-coups. Puis vient l’effondrement de 1991. Crise économique, chômage, criminalité : à Odessa comme ailleurs, les années 1990 sont difficiles. Le rugby, sport sans moyens, est relégué à l’arrière-plan. « C’était une période sombre, tout a dû repartir de zéro », se souvient le directeur en faisant le tour de son bureau, les yeux posés sur les photos jaunies d’équipes passées.

dsc02726.jpg?v=1777698000Oleg Etnarovych est le directeur de Credo 1963 depuis 2005.
Yohan Châble

En 2005, un petit groupe de passionnés, dont Oleg Etnarovych, décide de relancer le club. Avec l’aide d’un coach venu de Géorgie et de quelques joueurs expérimentés de la région, ils reprennent les entraînements, créent une section féminine et ouvrent le club aux jeunes. En quelques années, Credo 1963 retrouve des couleurs. En 2007, après seulement trois ans de reconstruction, l’équipe masculine remporte le championnat national ukrainien, un exploit sportif qui marque une page majeure de l’histoire du club. « Credo, c’est une abréviation qui signifie Club de rugby pour les Odessites, explique Bogdan. Et 1963 pour l’année de création. On n’a jamais changé le nom. »

Former pour survivre

Aujourd’hui, la guerre impose une nouvelle épreuve. Sur les 28 joueurs réguliers, cinq servent actuellement dans les forces armées ukrainiennes. La plupart des joueurs de plus de 25 ans ont été mobilisés ou ont fui le pays. « On compose avec ce qu’on a, résume le directeur. Sans notre travail de formation avec la jeunesse locale, on ne pourrait tout simplement pas continuer. » Le club s’appuie sur ses équipes juniors, notamment les U18, et sur l’équipe réserve pour alimenter l’effectif de l’équipe première. En 2025, aucun joueur mobilisé n’a été tué. Un soulagement immense pour le club. « On a même vu revenir Vahan Mosinyan, qui évoluait dans l’équipe de formation du club, après sa captivité chez l’ennemi », souligne Oleg.

Le quotidien sportif s’organise désormais en fonction de la guerre. Les entraînements ont lieu autant que possible en journée. « Environ 95 % des attaques les plus dangereuses se produisent la nuit, notamment les missiles balistiques », avance Bogdan. Une contrainte lourde, car beaucoup de joueurs travaillent ou étudient. Lorsque les séances doivent malgré tout se tenir tard, Credo 1963 utilise toujours des installations équipées d’abris souterrains et de générateurs de secours. « Mais, avec les coupures d’électricité, ces derniers fonctionnent de moins en moins bien », soupire Oleg. Entraîneurs et joueurs suivent régulièrement des formations aux premiers secours, et les téléphones restent allumés, alertes activées, pour pouvoir rejoindre l’abri en quelques minutes si nécessaire.

« On a des joueurs, de l’envie, du talent. Il ne nous manque qu’une chose : la fin de la guerre »

À l’automne, des inondations d’une ampleur inédite ont frappé la ville, faisant plusieurs morts et révélant l’état dégradé des infrastructures affaiblies par les bombardements. L’hiver complique encore la situation. Depuis plusieurs mois, les frappes russes ciblent sans répit les centrales électriques et thermiques de la région. « Ils bombardent par vagues, détaille Bogdan. Une ou deux semaines calmes, puis trois ou quatre jours de drones et de missiles. » Coupures de courant et de chauffage, pénuries temporaires d’eau potable, routes impraticables : la ville encaisse, répare, puis encaisse de nouveau.

Ceux qui restent

En quittant le bureau d’Oleg, la nuit est déjà tombée sur « la Petite Marseille » de la mer Noire. Le port n’est pas loin, invisible derrière les bâtiments, mais bien présent dans l’air. Une odeur de mer, mêlée à celle du gazole. Les joueurs de l’équipe première arrivent au compte-goutte. Direction le sauna, installé non loin du terrain. Tous ont moins de 25 ans, l’âge limite avant la conscription. Certains n’ont plus que quelques mois avant d’atteindre cette frontière invisible, celle qui sépare le rugby du front. Les visages sont jeunes, mais déjà marqués.

Dans la moiteur du sauna, entre plaisanteries et chambrages, la guerre s’immisce vite dans les conversations. Chacun a une histoire : un ami mobilisé, un proche tombé au combat, un coéquipier parti se réfugier à l’étranger. L’un d’eux lâche une blague, d’un ton sec, presque ironique. Yvan, seul anglophone du groupe, traduit : « Il parle d’un joueur de l’équipe qui s’est réfugié en France au début de la guerre. On ne lui en veut pas, on comprend qu’il soit parti au vu du danger ici. Mais il n’a même pas dit au revoir. » Le silence revient, brièvement. Puis les rires reprennent.

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Tenir jusqu’à demain

L’année passée a marqué un vrai tournant sportif. Troisième place en Super League de rugby à 7, finalistes de la Coupe d’Ukraine à 7, deuxièmes du championnat à 15. « La finale du 1er novembre, c’était énorme, sourit Bogdan. On perd 22-24 à la dernière minute, avec cinq cartons jaunes… La discipline n’était pas encore assez bonne à mon goût, mais on s’est bien accrochés. »

dsc03088.jpg?v=1777698000Le blason du club.

Pour 2026, Credo 1963 avance avec un optimisme prudent. Le club d’Odessa espère stabiliser son effectif et capitaliser sur l’expérience acquise par ses jeunes joueurs. « On était l’équipe la plus jeune cette saison, avec un nouveau staff, rappelle Oleg. Et, pourtant, on a atteint les finales. »

À Odessa, le rugby se joue au présent. L’ambition est claire. Continuer à jouer. Continuer à former. Malgré les bombes. « Le moral était là en 2025, conclut Bogdan. Cette année, on va essayer d’être encore plus ambitieux sportivement, d’aller rafler les titres. On a des joueurs, de l’envie, du talent. Il ne nous manque qu’une chose : la fin de la guerre. »

 

 


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