Bernard Lemaître a 87 ans. Il est le doyen des présidents du Top 14. Il dirige le Rugby Club Toulonnais depuis 2020 après une carrière réussie dans la bio pharmaceutique. Jacky Lorenzetti, neuf ans de moins, a, lui, fait son succès dans l'immobilier. La 159e fortune française a reconstruit le Racing ces vingt dernières années. Hans-Peter Wild (85 ans) pèse encore plus lourd. Ce Suisse d'origine allemande est le (très) riche propriétaire du Stade Français depuis 2017. Son patrimoine, issu de l'industrie agroalimentaire, est estimé à 4,7 milliards de dollars (environ 4,1 milliards d'euros) selon le magazine Forbes. Quant à Mohed Altrad, 22e fortune française, il serait né en 1948 dans le désert syrien. Son groupe éponyme de BTP emploie 70 000 salariés dans le monde et a réalisé un chiffre d'affaires d'environ 6 milliards d'euros l'an dernier. Il est aussi l'actionnaire principal du club de Montpellier depuis 2011.
Ces quatre-là sont des visages familiers du Championnat. Des entrepreneurs dont la voix compte. « C'est une chance de les avoir pour l'énergie, les moyens et leur contribution, au service de leur club bien sûr, mais aussi de l'ensemble du rugby français, souligne Yann Roubert, président de la Ligue nationale de rugby. Sans eux, certains clubs seraient très nettement dans le dur voire en incapacité de continuer à exister au plus haut niveau. »
Pour viser les sommets, ils ont d'abord souvent surpayé leurs meilleurs joueurs, à l'image du MHR pour le Sud-Africain Handré Pollard et le Néo-Zélandais Aaron Cruden (800 000 euros annuels) et même les entraîneurs dont Vern Cotter (60 000 euros mensuels). « Ils se sont offert une danseuse, raconte un acteur influent du Championnat. Ils pensaient que leur argent suffirait pour gagner des titres. » Grave erreur. Parmi eux, sur les neuf derniers Championnats, seul Montpellier a soulevé le Brennus en 2022, avant d'échouer en finale le 27 juin dernier (28-20 contre Toulouse).
« Dans leur inconscient de compétiteurs et d'hommes d'affaires reconnus, ça peut être fatigant de se dire que ça ne fonctionne pas toujours malgré les structures et l'argent car l'aléa sportif est par définition incontrôlable alors qu'ils aiment justement tout contrôler », analyse Miguel Fernandez, agent sportif et vice-président exécutif de la société The Team.
« Ce sont des libéraux qui ont réussi dans les affaires et qui ne comprennent pas qu'on plafonne leurs masses salariales, complète Christophe Lepetit, directeur des études économiques du Centre de droit et d'économie du sport (CDES) de Limoges. Les mécanismes de régulation, dont le salary-cap, sont souvent une hérésie dans leur esprit. Je comprends que ça puisse susciter de la lassitude chez eux mais s'ils sautent, ces gens-là pourraient bâtir une équipe non plus avec 11 millions d'euros de masse salariale mais avec 15, 20 ou 25. Et là, ils gagneront. Mais il ne faut pas être totalement naïf. Cet investissement à perte est aussi réalisé parce qu'il permet d'avoir des investissements bien rentables ailleurs. Le fait d'être président d'un tel club ouvre des voies médiatiques quasi permanentes et des portes politiques, ça fait de vous un personnage public. Ce n'est pas une perte sèche et nette. »
Elle est pourtant parfois difficile à digérer pour ces grands patrons que l'on dit aujourd'hui éprouvés mentalement et physiquement. Lemaître en est la parfaite illustration. Le patron toulonnais donne de son temps (il est tous les jours au RCT Campus) et de son argent (il a investi plus de 100 M€ au total). « Il est épuisé, confirme un proche. Il s'est énormément impliqué en mode mécène bâtisseur. Il voulait marquer de son empreinte le club, le faire grandir et lui assurer une certaine continuité. Il est fatigué parce qu'il a l'impression que personne ne l'écoute, que ce soit les pouvoirs publics et tout l'écosystème. Il a vraiment envie de passer la main. »
« Ces mécènes se disent peut-être qu'il est temps de transformer aussi leur modèle »
Christophe Lepetit, directeur des études économiques du CDES de Limoges.
Lemaître se bat pour qu'un nouveau stade Mayol voie le jour. Un atout indispensable pour pérenniser le RCT et attirer un nouvel investisseur capable de sortir dix millions d'euros par an. Wild bouche également les trous tous les ans à Paris, plus mauvais élève du Top 14 avec un déficit d'exploitation de 16,3 M€ sur la saison 2024-2025. Il ne veut plus faire des chèques pour recruter des joueurs sous contrat. Et lui, comme expliqué dans nos colonnes l'an dernier, aimerait trouver « un partenaire français qui a de l'argent et qui a bien conscience qu'on ne peut pas faire de bénéfices avec un club de rugby ».
Dans les Hauts-de-Seine, Lorenzetti - toujours propriétaire via sa holding Ovalto et président du conseil de surveillance - cherche un actionnaire minoritaire avec qui il pourrait cohabiter. Il est par ailleurs récemment devenu un chantre de la baisse du salary-cap et a réduit le train de vie des Franciliens. À Montpellier, où le projet sportif est devenu moins clinquant, l'après Altrad est « aléatoire » selon ses termes, pour ne pas dire très incertain.
« Ces mécènes se disent peut-être qu'il est temps de transformer aussi leur modèle, note Lepetit. Ils savent qu'ils ne sont pas éternels et qu'il n'y a pas forcément beaucoup de chefs d'entreprise ou de grandes fortunes qui voudront assumer des trains de vie aussi dispendieux. Et si ces gens-là décèdent demain - on ne leur souhaite évidemment pas de mal -, quelle sera la décision des personnes qui leur succéderont ? Et sans même parler de leur décès, ils peuvent aussi du jour au lendemain fermer les vannes. Les clubs descendraient alors a minima en Pro D2 ou pourraient être exclus des compétitions nationales. Et c'est là toute la différence avec l'économie réelle développée dans d'autres clubs. Ce serait un tremblement de terre. Des clubs qui font faillite c'est rare mais ça existe... »








