Cet après-midi, au moment de se présenter à l'audience de conciliation du CNOSF, Scott Spedding sera gonflé du soutien des centaines de personnes qui lui ont envoyé des messages. « Certains ont même lancé une pétition, dit-il. Tout ça me touche beaucoup, je les remercie. » Depuis le mois de novembre, Spedding, joueur sud-africain de trente et un ans qui a obtenu la nationalité française en 2014 et qui compte 23 sélections à l'arrière de l'équipe de France, s'est lancé dans une procédure usante pour obtenir le statut JIFF (joueur issu des filières de formation) par dérogation. Un statut instauré en 2010 dans le but de protéger les intérêts de l'équipe de France et devenu précieux depuis que les clubs sont tenus d'en aligner 14 par feuille de match sous peine de retrait de points (de 4 à 12), un nombre qui passera à 15 la saison prochaine et à 16 la suivante.
La LNR et la FFR pourraient être confrontées à l'effondrement de tout un système
Or Spedding, qui fait partie de la liste des 45 joueurs du groupe France (susceptibles de s'absenter jusqu'à quatre mois par saison pour l'équipe nationale), n'est pas considéré comme JIFF puisqu'il n'a pas été formé en France (il est arrivé en 2008 et n'a passé qu'une année au centre de formation de Brive). Une situation compliquée qui a conduit son club de Clermont à ne pas vouloir le conserver puisqu'il cumule le double « handicap » de ne pas être JIFF et d'être international (donc potentiellement souvent absent). D'autres équipes du Top 14 (comme Montpellier ou Toulon), intéressées par son profil, auraient renoncé à l'engager. « À la base, les JIFF ont été créés pour défendre l'équipe de France, explique l'avocat du joueur, Me Palao. Or on en vient à ce qu'un international français ne puisse pas jouer. Le fait de ne pas lui donner ce statut revient soit à l'obliger à s'exiler, soit à arrêter de jouer. »
Sans aller jusqu'à ces extrémités, le joueur serait tout de même contraint, pour trouver un club, à énormément baisser ses exigences salariales ; les joueurs JIFF étant surpayés, selon de nombreux agents. Depuis novembre, Spedding a donc sollicité les instances du rugby à trois reprises : la Ligue nationale (LNR) s'est déclarée incompétente, tout comme la commission d'appel de la Fédération française, et le comité directeur fédéral, lui, n'a pas voulu trancher. « C'est à qui de décider alors ? » s'interroge le joueur, qui réclame que les cas exceptionnels comme lui soient pris en compte et qui est prêt à porter l'affaire devant la Commission européenne.
Une éventualité qui pourrait se révéler très risquée pour les dirigeants du rugby, qui, en instaurant cette règle des JIFF, ne sont pas complètement en conformité avec la législation européenne. Me Michel Pautot, avocat à l'origine de l'arrêt Malaja, rappelle le récent exemple de la Fédération espagnole de basket, en 2014, « qui s'est vu infliger la sanction de modifier ses règlements qui exigeaient qu'un nombre minimum de JFL (joueurs formés localement) participent à ses compétitions. Cela constitue une discrimination indirecte à l'encontre de joueurs d'autres États. »
En clair, en refusant de revoir le statut JIFF pour éviter ce genre d'incohérences, la LNR et la FFR pourraient être confrontées à l'effondrement de tout un système. « Cela vaut-il le coup de risquer de tout chambouler pour un cas particulier, interroge Me Palao, alors que les deux instances ont la possibilité de changer les choses en rajoutant une clause au règlement ? » Scott Spedding aimerait bien connaître la réponse rapidement. En attendant, sa carrière est suspendue.
Pour être JIFF, il faut avant ses 23 ans:
- soit avoir passé trois saisons au sein d'un centre de formation .
- soit avoir été licencié au moins cinq années à la FFR.
« Il suffirait d'ajouter une clause »
Scott Spedding ne comprend pas pourquoi les dirigeants du rugby français ne modifient pas la règle pour obtenir le statut JIFF
« Vous serez à l'audience du CNOSF cet après-midi ; c'est important pour vous d'être présent ?Très. Mon club de Clermont - en stage depuis hier en Espagne - a accepté que je rejoigne le groupe mercredi pour me permettre d'y assister. C'est un sujet assez sérieux pour que je prenne la peine de me déplacer, de venir dire mon sentiment.Que ressentez-vous justement ?Énormément de frustration. J'ai entamé les démarches pour obtenir le statut JIFF il y a quelques mois, en novembre, et c'est usant. J'ai déjà subi deux refus (LNR et commission d'appel fédérale) , mais ce qui me perturbe le plus, finalement, c'est le manque de sens. Bien sûr, je suis pour ce système de quotas qui a pour but de protéger l'équipe de France et les jeunes joueurs français, mais cela ne doit pas générer des situations absurdes. Je joue depuis dix ans dans le Top 14, j'ai obtenu la nationalité française en 2014 et je joue en équipe de France ; alors je trouve cela dur qu'il n'y ait pas d'exception. C'est-à-dire que malgré tout cela j'ai moins de droits que d'autres joueurs qui sont JIFF mais qui jouent pour des sélections étrangères...
« Je n'ai pas le choix car je suis dans une impasse »
Finalement, c'est ce que vous réclamez : être considéré comme un cas exceptionnel ?Oui, car si on regarde dans le passé, les cas comme le mien sont très rares. En 2011 Jérôme Thion, qui a commencé sa carrière à vingt ans, et qui avait quand même été capitaine de l'équipe de France de rugby, a décidé d'arrêter après le refus de la LNR puis de la FFR de le considérer comme JIFF. C'est une situation très handicapante pour un joueur qui ne l'est pas étant donné que c'est devenu la priorité de recrutement, surtout que les quotas vont augmenter ces prochaines saisons (16 par feuilles de match en 2019, puis 17 en 2021). Pour contourner cette règle, beaucoup de clubs recrutent des joueurs étrangers de plus en plus jeunes ; les salaires des JIFF explosent mais personne ne veut modifier le règlement pour des cas comme moi. Pourtant, il suffirait d'ajouter une clause à la règle. Pour l'instant, il existe deux conditions pour obtenir le statut JIFF, on pourrait en rajouter une troisième, un peu pour service rendu : avoir la nationalité française et avoir été sélectionné en équipe de France.Ce serait donc à la FFR de prendre la décision ?Oui, et je sais que le comité directeur de la Fédération en a le pouvoir, même s'il n'a pas voulu trancher récemment. J'espère qu'on arrivera donc à trouver une solution.Si ce n'est pas le cas et que l'audience de conciliation du CNOSF n'aboutit à rien, comptez-vous porter votre cas devant la Commission européenne ?Oui. De toute façon, je n'ai pas le choix car je suis dans une impasse. Je sais que par le passé des règlements ont dû être modifiés, comme celui du basket en Espagne, car ils étaient discriminatoires pour certains joueurs. Mais franchement, j'espère qu'on n'aura pas besoin d'aller jusque-là. »