Publié le
lundi 21 janvier 2019 à 14:09
| Mis à jour le
21/01/2019 à 14:14
Alors qu'un rapport d'expertise vient de démontrer que la responsabilité de Clermont était engagée suite aux trois commotions subies par le joueur en demi-finale et finale de la Coupe d'Europe 2015, Jamie Cudmore livre ses premières impressions à
. L'ex-deuxième ligne international (43 sélections avec le Canada) revient longuement sur le pourquoi de sa démarche et n'exclut pas de porter l'affaire au pénal. L'ASM serait alors accusée de «
. »
« Êtes-vous satisfait par les conclusions du rapport ?
Je ne cherche pas la satisfaction. Je voudrais juste que le club se rende compte, et surtout admette, le risque qu'il a pris en me renvoyant sur le terrain trois fois de suite alors que j'étais commotionné. Deux fois, selon le rapport, le test HIA était nickel. Ce n'est pas ce dont je me souviens mais je ne peux pas le prouver. En revanche, pour la troisième fois, pas besoin d'apporter de preuves puisqu'on ne m'a carrément pas fait passer le test. On ne l'a même pas proposé alors que j'ai vomi dans le vestiaire, que c'est le deuxième choc que je subis pendant ce match et que j'ai une plaie à la tête. Normalement, quand tu cumules tous ces signes, tu passes le test.
Un joueur qui était présent dans le vestiaire ce jour-là a refusé de confirmer par écrit que vous aviez vomi (un signe d'alerte rouge en termes de commotions). Vous savez pourquoi ?
Benson Stanley (aujourd'hui à Pau), c'est de lui qu'il s'agit, m'a vu vomir, il l'a dit aux dirigeants du club mais, ensuite, n'a jamais voulu m'écrire cette lettre. Je ne sais pas pourquoi, je lui demande juste de dire ce qu'il a vu. Je crois qu'il a peur. Il dit qu'il ne veut pas causer de précédent et que les joueurs attaquent les clubs dès qu'ils ont une commotion.
« Ils m'ont tous fusillé, les uns après les autres. Ils m'ont dit que je trahissais le club »
Vous-même, avez-vous voulu créer un précédent ?
Mon but, au départ, n'était pas d'attaquer le club mais d'exiger que le protocole soit respecté. En rentrant de la Coupe du monde 2015, j'avais envoyé un courrier à Jean-Marc Lhermet, notre manager général, pour lister les manquements du club dans la prise en charge de mes trois commotions et pour dire : « Ça ne peut plus continuer. Quand quelqu'un est commotionné, il ne doit plus revenir sur le terrain. » Surtout qu'il y avait eu mon cas mais aussi d'autres. À l'automne, notre talonneur John Ulugia était revenu sur le terrain alors que les images montraient clairement qu'il était sonné.
Et que vous a répondu Jean-Marc Lhermet ?
La seule réponse que j'ai eue, c'est une convocation dans un bureau seul face à plusieurs personnes. Il y avait Neil (McIlroy, manager sportif), Franck (Azéma, l'entraîneur), les deux docteurs, Jean-Marc Lhermet. Ils m'ont tous fusillé, les uns après les autres. Ils m'ont dit que je trahissais le club. Mais j'aimerais qu'on m'explique : qui est-ce que je trahis à ce moment-là ? Je ne mettais personne en cause... J'avais justement envoyé cette lettre au manager général pour qu'il passe le message, à tous les niveaux du club, que ce n'est plus possible de mettre des joueurs en danger.
Il y a encore deux ans, les cas comme le vôtre se multipliaient. Des joueurs, en France ou en Grande-Bretagne, reprenaient les matches après des tests HIA alors qu'ils présentaient tous les signes pour une sortie définitive. Vous étiez le seul à avoir cette conscience du danger ?
Mais avant cette histoire, je ne l'avais pas, c'est sûr ! Lors de ces matches de Coupe d'Europe, j'étais d'accord pour revenir sur le terrain, je voulais y retourner, je l'ai toujours dit.
Comment avez-vous compris, alors ?
Personne ne nous parlait de ça dans les clubs. Seulement, avant de rejoindre l'équipe du Canada pour la préparation à la Coupe du monde 2015, j'ai voulu prendre un autre avis que ceux des docteurs Chazal et Dionet, du CHU de Clermont, qui m'avaient donné le feu vert pour rejouer, le 30 juillet, après quasiment trois mois d'arrêt. Je n'étais pas trop en confiance et j'ai refait les tests avec deux neurologues spécialisés dans le hockey sur glace où il y a énormément de problèmes de commotions. Ce sont eux qui m'ont fait réaliser les risques auxquels j'avais été exposé.
« Mon but, c'était que le club applique le protocole à la lettre, et qu'en cas de doute, il choisisse toujours l'option de la sécurité »
Le docteur Chazal, un neuro-chirurgien qui vous a opéré et suivi en termes de commotions, avait choisi de défendre l'ASM lors de la première audition de l'expertise. Comment avez-vous réagi ?
Dès le début de cette histoire, il s'est rangé du côté du club, contre moi. Pourtant, si on écoute le discours qu'il tient depuis quelques mois, il devrait citer mon cas comme un exemple de ce qu'il ne faut pas faire, non ? Au lieu de cela, depuis trois ans et demi, il défend le club, il assure que tout a été bien fait. C'est dommage car c'est un excellent chirurgien, il m'a opéré d'une hernie, il a sauvé beaucoup de joueurs touchés aux cervicales. Je respecte ce côté-là de lui. Mais son discours n'a aucun sens, il change sans arrêt.
Selon lui, une des raisons de vos maux de tête, après la demi-finale contre les Saracens, était une consommation excessive de bières après le match ?
Après ma lettre, en 2015, il avait essayé de savoir si j'avais trop bu après la demi-finale. Mais déjà à l'époque, je lui avais répondu que j'avais été incapable de finir ma bière dans le bus. Mon témoignage n'a jamais changé. Pourtant, il a encore essayé de me faire dire que j'avais trop bu devant l'expert, lors de la première audition. J'étais furieux. Quand j'entends la manière dont il a commenté les récents décès de jeunes joueurs, comment il remet en cause le rugby actuel et les instances, je me demande à chaque fois pourquoi il ne s'est pas mis à mes côtés pour dénoncer les manquements au règlement de Clermont.
Cela aurait changé quoi ?
Je crois qu'il aurait pu faire bouger les choses. Mon but, c'était que le club applique le protocole à la lettre, et qu'en cas de doute, il choisisse toujours l'option de la sécurité. Jean Chazal aurait dû m'appuyer. Au lieu de cela, les cas litigieux ont augmenté, en 2016-2017, il y en a eu plein en Top 14. Soit les mecs ne sortaient carrément pas, soit ils passaient le protocole alors qu'ils auraient dû quitter le terrain définitivement (19 protocoles commotions déclenchés rien qu'en phase finale). Les chiffres de la Ligue ont montré qu'à un moment, plus de 30 % des joueurs qui allaient être déclarés commotionnés après un match étaient restés sur le terrain !

Année 2015 compliquée pour Jamie Cudmore. (R. Martin/L'Equipe)
Beaucoup de personnes, dans le milieu du rugby, ont l'air persuadées que vous vous êtes engagé dans ce combat pour récupérer des indemnités...
Même s'ils sont reconnus, les préjudices subis ne sont pas énormes et si jamais je devais gagner de l'argent avec ce combat, il irait immédiatement dans la fondation que j'ai créée en 2016 avec mon épouse (*). Mais encore une fois, si je fais tout ceci, c'est avant tout pour que le règlement soit respecté. On a mis un protocole en place, et même si je ne suis pas sûr que cela suffise, au moins qu'il soit appliqué !
« Prenons soin de nos joueurs sur le moment. C'est primordial que le niveau professionnel montre l'exemple »
Pensez-vous que le rugby est devenu trop dangereux ?
Le rugby est un sport de contact donc il y a forcément une part de risques mais normalement moins que quand un gamin part faire une balade à vélo. Sauf que quand un gamin tombe de vélo, il va à l'hôpital. Au rugby ? Non, il retourne sur le terrain ! C'est cette mentalité qu'il faut changer. Vu l'augmentation des gabarits et de la vitesse, les chocs sont inévitables. On ne peut pas revenir en arrière alors, au moins, respectons le règlement en place, prenons soin de nos joueurs sur le moment. C'est primordial que le niveau professionnel montre l'exemple.
À cause des jeunes ?
Oui, chez les jeunes, il n'y a pas ce genre de protocole, pas de vidéo surveillance des chocs. Et quand ils voient des joueurs de Top 14 ou de Pro D2 rester ou revenir sur le terrain alors qu'ils sont sonnés, qu'est-ce qu'ils se disent ? Quand je jouais, rien que dans mon équipe, il y a eu Fritz Lee, Arthur Iturria, John Ulugia, moi... Et les mecs disent que tout a été bien fait ? Mais continuons comme ça, donnons cet exemple aux jeunes, laissons les croire qu'on peut sortir dix minutes, répondre à quelques questions et revenir...
Quelle va être la suite à présent ? Allez-vous déposer une plainte au pénal ?
Avec tout le boulot que j'ai à Aix depuis le début de saison, je ne me suis pas encore posé pour décider de la suite. Si j'attaque le club, c'est pour qu'il y ait un changement derrière ; pour que les joueurs soient mieux protégés. Le fond de ma pensée, c'est que le test HIA1, ce questionnaire effectué en cours de match, ne devrait même pas exister. S'il y a suspicion de commotion, le joueur doit sortir. C'est une chose pour laquelle j'ai envie de me battre : supprimer le test HIA1. Car c'est une zone grise où les médecins sont soumis à une énorme pression, celle de l'entraîneur, celle du joueur. Je le répète, lors de cette finale, je voulais continuer à jouer. Si on arrive à supprimer ce moment de flottement, en instaurant une règle où sitôt qu'il y a un doute, le joueur sort, ce serait une grande avancée... Que ce soit oui ou non, pas peut-être.
Vous envisageriez de négocier avec Clermont, de trouver un accord ?
Oui ce serait peut-être une excellente solution. Que Clermont, en guise de réparation, accepte de verser des fonds à ma fondation et qu'on puisse disséminer l'information sur les commotions partout. Si les jeunes sont éduqués, ils vont commencer à poser des questions : « Eh là, je ne dois pas sortir ? Et mon copain, là, pourquoi il reste sur le terrain ? » »