Alors que la fin de saison approche, Montpellier (5e) peut notamment s'appuyer sur sa défense. Avec 452 points (22,6 de moyenne par match) et 52 essais (2,6 par match) encaissés après 20 journées, la défense du MHR est la seconde du Top 14 derrière celle du Stade Toulousain (438 points, 51 essais), leader écrasant du Championnat. Geoffrey Doumayrou (34 ans), l'architecte de ce secteur clé, a accepté de dévoiler ses convictions et les bases de son système.
« Quels sont les principes de base d'une bonne défense ?
Avoir une bonne organisation. Il faut connaître le plan de jeu par coeur pour respecter ce que j'ai mis en place sur la circulation des joueurs. L'organisation générale doit être acquise dès le début du Championnat. Si ce n'est pas le cas, tu ne peux pas être bon sur le terrain. Un lancement en touche adverse à 4, à 5, à 6 ou à 7 ne se défend pas pareil. Ce ne sont pas les mêmes mouvements, pas la même circulation, pas les mêmes bascules. Idem pour savoir combien vont passer au premier ruck, si le ruck est là, là ou là, savoir qui garde les retours, etc.
Que ce soit Toulouse, Perpignan ou Clermont en face, c'est la même organisation. Si tu es en place et que tu as une bonne communication, même sous l'effet de la fatigue, ça se passe bien. À ce moment-là, c'est la qualité individuelle de chacun et son énergie, son intensité qui entrent en jeu. La défense, c'est un état d'esprit. Il faut savoir souffrir ensemble. Si un mec lâche, c'est fini. C'est ce qui est le plus difficile à inculquer. Et changer les habitudes de certains, notamment les nouveaux arrivants.
Comment travaillez-vous la défense ?
Je suis adepte du travail participatif. J'accorde beaucoup d'importance à la vidéo, primordiale pour développer la matrice intellectuelle des joueurs. Si tu connais par coeur ce que va proposer l'adversaire, que tu as déjà intégré leur forme de jeu, le jour J, c'est simplement une question d'énergie. Il y aura quelques ajustements à faire pour contrer des nouveautés ou des imprévus, mais 70 % du temps, ce sera surtout la qualité de tes plaquages qui feront la différence, car tu liras leur jeu un peu comme dans un livre. C'est la clé.
« J'aimerais faire comme les Sud-Africains, à fermer comme des frelons dans tous les sens du terrain. Mais on n'a pas les joueurs pour le faire »
Adaptez-vous néanmoins votre système défensif à vos adversaires ?
Pas sur les lancements. Ce serait trop compliqué de changer chaque semaine de système défensif. Il doit être bon contre toutes les équipes. Ensuite, tu as toujours 5 à 10 % d'ajustement sur des points précis. Parfois ça fonctionne, d'autres fois non.
Vous êtes plutôt défense agressive ou défense en contrôle ?
Rush defence, j'aime cette agressivité. C'est le meilleur moyen de récupérer des ballons. Tu peux forcer de mauvaises passes, empêcher de bien capter le ballon, être en avance sur les soutiens offensifs. Il y a des choses à faire pour éviter de défendre pendant dix ou quinze temps de jeu. Si tu attends les rucks, tu peux y passer la journée... Ça exige beaucoup de déplacements, d'agressivité sur les plaquages et cette volonté d'aller vers l'avant.
Mais l'intelligence d'un entraîneur est de faire en fonction du profil de ses joueurs. Tu as des convictions, mais il faut s'adapter. J'aimerais faire comme les Sud-Africains, à fermer comme des frelons dans tous les sens du terrain. Mais on n'a pas les joueurs pour le faire. Je vais essayer de m'en rapprocher au regard des capacités de déplacement, de vitesse, de lecture, de qualité de plaquage de mon groupe. Après, tu ne peux pas être en rush defence toute la partie, notamment sur les situations de surnombre.
« J'étais déjà comme ça quand j'étais joueur, je marchais au bluff. L'objectif est de coller le bordel dans la tête des adversaires »
D'où la nécessité d'avoir une bonne intelligence de jeu...
J'essaie de former mes joueurs à réagir du mieux possible à toutes les situations. Je leur soumets souvent des problématiques, à la vidéo ou sur le terrain. Une autre clé est la lecture de jeu. Parfois, quand je les interroge, les mecs pensent qu'ils ont fait une connerie. Mais pas du tout, c'est justement pour leur montrer qu'ils ont pris la bonne décision. Et d'autre fois, oui, on corrige. C'est un travail interminable car l'incertitude est partout. (Il sourit.) Il faut comprendre ce que tu fais. Si c'est le cas, tu réussiras. La défense, c'est aussi un équilibre. Les Sud-Africains mettent d'abord l'accent sur le travail de l'ombre. En équipe de France, le premier que je mettrais sur la feuille de match, c'est François Cros (le troisième ligne aile du Stade Toulousain). Comme Yacouba Camara, ici, au MHR.
Peut-on surprendre son adversaire en défense ?
Oui ! Avant que le ballon ne sorte, tu peux montrer une image à ton adversaire de ton placement défensif. Mais dès que le ballon sort, tu modifies ton placement. Le coup d'après, dans sa tête, le numéro 10 adverse aura peut-être une petite hésitation qui nous fera gagner du terrain ou lui fera commettre une erreur. J'étais déjà comme ça quand j'étais joueur, je marchais au bluff. L'objectif est de coller le bordel dans la tête des adversaires. Va-t-il fermer ou pas ? Monter fort ou contrôler ? Il faut être aussi imprévisible en défense qu'en attaque.
Ronan O'Gara, le manager de La Rochelle, assimile la défense à de « l'attaque sans ballon ». Qu'en pensez-vous ?
Cette vision m'a inspiré. C'est ce que j'ai dit aux gars en débutant ici. "On va attaquer sans ballon, on va attaquer l'attaque !" Ils m'ont tous regardé avec de grands yeux. Et puis j'ai présenté ma vision, beaucoup l'ont comprise et ça a pris du sens. On ne s'oppose pas, on impose ! J'anime ma ligne de défense comme on anime une ligne offensive. Il y a autant de lecture de jeu en attaque qu'en défense.
« Le nombre de pénalités est important également. On exige 10 fautes maximum, même si, dans l'idéal, ce serait mieux d'être à 8 »
Depuis les tribunes, pouvez-vous encore influer sur la défense de votre équipe ?
Oui, j'y crois ! D'ailleurs, en match, je suis horrible ! (Il se marre.) Avec le casque audio, je suis connecté avec les kinés qui sont en bord de terrain. Si je vois un mauvais placement, je peux intervenir sur les phases statiques. Après, une fois que le jeu est lancé, c'est fini. Tu peux aussi alerter les mecs sur pas mal de trucs en faisant passer des messages.
Un bon match en défense, ça veut dire quoi ?
C'est un match qu'on a gagné ! Bon, si on gagne et qu'on en prend 35, je suis quand même dégoûté. Par contre, ne pas prendre de points, c'est impossible. Ne pas prendre d'essai, c'est faisable, on l'a déjà réussi. Sauf qu'un match a été perdu (7-9 face à Clermont, le 1er novembre). Et puis les règles vont de plus en plus dans le sens de l'attaque. Disons que si tu prends entre 12 et 15 points, c'est bien. Mais il n'y a pas que ça qui entre en compte. Le nombre de pénalités est important également. On exige 10 fautes maximum, même si, dans l'idéal, ce serait mieux d'être à 8.
Et le pourcentage de plaquages réussis ?
C'est bien d'en parler ! Suivant les types de défense, tu acceptes d'avoir plus de déchet dans ce secteur. D'ailleurs, j'ai ma propre évaluation d'un plaquage manqué. Si, dans mon système, il ne met pas l'équipe en danger, je ne le compte pas comme un plaquage manqué. Prenez l'exemple des Sud-Africains qui ferment vers l'extérieur, les ailiers vont fermer le 12 ou le 13. S'il lui met un impact et que l'adversaire rebondit vers l'intérieur du jeu, là où ils souhaitent les emmener, et qu'il n'a donc pas joué vers l'extérieur, dans ce cas, ce n'est pas un plaquage manqué. Il a rempli sa mission. »










