Loïk Le Priol face à la justice pour l’assassinat de l’ex-rugbyman Federico Martin Aramburu
Le procès de l’ancien commando de marine et de son ami Romain Bouvier s’ouvre lundi à Paris. Le 19 mars 2022, les deux militants d’extrême droite ont tiré sur l’ancien international argentin à la suite d’une bagarre alcoolisée, boulevard Saint-Germain, à Paris.
Tous avaient beaucoup bu, mais deux étaient armés. Peu après 6 heures, samedi 19 mars 2022, l’ex-international de rugby argentin Federico Martin Aramburu s’effondre devant le 144, boulevard Saint-Germain à Paris, atteint de six balles – tirées par deux armes –, dont deux mortelles. L’une a traversé le poumon gauche, la deuxième a perforé le rein droit et le foie, les autres se sont logées dans la cuisse, le dos et les épaules. Quelques minutes plus tôt, il était attablé avec son ami et associé en affaires Shaun Hegarty, lui aussi ancien rugbyman, à la terrasse du café Mabillon.
Le procès des tireurs – Loïk Le Priol, 32 ans, et Romain Bouvier, 35 ans, qui occupaient la table voisine au café – s’ouvre lundi 7 septembre pour trois semaines devant la cour d’assises de Paris. Loïk Le Priol, auteur des tirs mortels, est jugé pour assassinat, Romain Bouvier pour tentative d’assassinat. Deux autres accusés comparaissent libres : Lyson Rochemir, 29 ans, qui était alors la compagne de Loïk Le Priol, est renvoyée pour tentative d’assassinat, et Antony Sorrentino, 37 ans, un ami de Romain Bouvier, pour l’avoir aidé dans sa fuite.
De cette bagarre qui s’est terminée en tragédie, chaque séquence a été reconstituée. Peu avant 5 heures, la Jeep militaire conduite par Loïk Le Priol se gare devant la terrasse du Mabillon. Familier de l’endroit, il s’attable avec son copain Romain Bouvier « pour un dernier verre », selon sa déposition, après une nuit déjà très arrosée passée dans un restaurant du 16ᵉ arrondissement. La compagne de Loïk Le Priol les rejoint au volant de sa propre voiture.
Vingt minutes plus tard, Federico Martin Aramburu et Shaun Hegarty, qui ont écumé les bars, s’installent à leur tour en terrasse « pour un dernier verre », comme l’expliquera Shaun Hegarty aux policiers. Les anciens rugbymen plaisantent avec leurs voisins, deux hommes et une femme qui sortent de boîte de nuit. Deux autres fêtards occupent une quatrième table, juste derrière Loïk Le Priol, Lyson Rochemir et Romain Bouvier.
Les témoignages recueillis après le drame convergent sur un point : Loïk Le Priol, ancien commando de marine, radié de l’armée en 2017, parle haut et fort, apostrophe les serveurs, provoque, se comporte « en maître du lieu », alors que sa compagne l’incite régulièrement à se calmer. Quels mots sont lancés ? De quelle table ? Par qui ? C’est moins clair. Mais, en quelques secondes, la situation dégénère.
Les caméras de vidéosurveillance montrent la suite : Shaun Hegarty montre du doigt Loïk Le Priol, qui se lève et lui met des tapes sur la joue. Le vigile du café intervient, Shaun Hegarty s’écarte et va fumer une cigarette quelques mètres plus loin. Federico Martin Aramburu quitte alors sa chaise, saisit la capuche de Loïk Le Priol et le fait violemment basculer en arrière. Ce dernier se relève, une bagarre s’engage sur le trottoir. Shaun Hegarty et Romain Bouvier s’en mêlent, les coups de poing pleuvent.
Le vigile et les serveurs s’interposent, les deux ex-rugbymen s’éloignent en remontant le boulevard Saint-Germain. Une autre caméra les saisit à 6 h 05, entrant dans le hall d’un hôtel. Le réceptionniste racontera plus tard que les deux hommes lui ont demandé des glaçons pour leurs plaies au visage. Ils lui avaient paru « gentils, très cordiaux », précisera-t-il. La querelle de mâles avinés aurait pu s’arrêter là.
Mais les minutes suivantes scellent la qualification d’assassinat et de complicité d’assassinat – meurtre avec préméditation – retenue contre les accusés. Alors que Loïk Le Priol est aperçu remontant en courant le boulevard Saint-Germain, en direction de l’hôtel, Lyson Rochemir, restée à l’écart pendant la bagarre, prend le volant de la Jeep, avec Romain Bouvier sur le siège passager. Une nouvelle altercation éclate entre Loïk Le Priol et Federico Martin Aramburu. La voiture se rapproche, Romain Bouvier en descend et tire. A 6 h 08, quatre coups de feu retentissent, suivis, quarante-cinq secondes plus tard, de six autres tirés par Loïk Le Priol. Federico Martin Aramburu roule au sol. Les deux tireurs s’enfuient chacun de leur côté.
« Repenti des péchés »
Lyson Rochemir est la première interpellée, en fin d’après-midi, le 19 mars. Elle a eu le temps d’échanger avec Loïk Le Priol, de retirer la carte SIM du téléphone qu’il lui a confié, d’entourer son boîtier d’une sorte de cage de Faraday artisanale et de contacter, à sa demande, la sœur et l’avocat de son compagnon.
Romain Bouvier est arrêté quatre jours plus tard, le 23 mars, sans opposer de résistance, sur une aire de stationnement dans la Sarthe. Il explique que, juste après les faits, il a appelé à l’aide Antony Sorrentino, très croyant et pratiquant, pour lui demander de le déposer à l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes (Sarthe), où il comptait prier et se confesser avant de se rendre. Au dos d’une enveloppe, il a griffonné : « Vœux de silence. Eglise, moine, repenti des péchés. NE JAMAIS DENONCER PERSONNE QUEL QU’EN SOIT LE PRIX. Se foutre en l’air. Famille ou honneur ? Suicide ? »
Dans son appartement du 5ᵉ arrondissement sont retrouvés, lors d’une perquisition, un nombre considérable d’armes et de munitions, dont il fait collection. Dans les rayonnages de sa bibliothèque, qui regorge de littérature française classique, d’ouvrages d’histoire et de droit – ce fils d’une avocate parisienne spécialisée dans les violences faites aux femmes est titulaire d’un master de droit pénal –, figure aussi une édition originale de 1939 de Mein Kampf, d’Adolf Hitler.
Au même moment, Loïk Le Priol est interpellé en Hongrie, alors qu’il cherchait à franchir la frontière avec l’Ukraine. Dans son véhicule, un gilet pare-balles, des couteaux et des casques militaires. Il voulait « partir combattre », explique-t-il.
Tiré « par pur réflexe »
Tous expriment des regrets devant le drame qui a coûté la vie à Federico Martin Aramburu. Lyson Rochemir apparaît dépassée, assurant que sa seule intention, en prenant le volant de la Jeep juste après la première altercation, était de rentrer chez elle avec son compagnon et de déposer Romain Bouvier. Celui-ci dit avoir « eu la peur de [sa] vie » lors de la bagarre et cherché à « intimider » l’ex-rugbyman en « tirant au sol », alors qu’il l’a atteint quatre fois.
Quant à Loïk Le Priol, il explique avoir « vu rouge » en entendant les premiers coups de feu et tiré à son tour « par pur réflexe ». « Je n’étais plus là, j’étais en Afrique, j’avais une menace, je l’ai traitée », dit l’ancien soldat, excipant d’un syndrome de stress post-traumatique à la suite d’une blessure au combat au Mali, huit ans plus tôt, qui lui a valu un long suivi psychiatrique et une pension d’invalidité.
Seulement voilà : les deux amis de beuverie, militants d’ultradroite, n’en sont pas à leurs premiers faits de violence. Alors qu’il se trouvait en opération extérieure à Djibouti, en juin 2015, Loïk Le Priol a été impliqué, avec un autre militaire, dans des faits de violence commis sur une femme éthiopienne. La procédure s’est conclue par un protocole d’accord, les deux soldats acceptant de verser une forte indemnité à leur victime, en échange du retrait de sa plainte.
Quelques mois plus tard, en octobre 2015, il mène avec Romain Bouvier une expédition punitive contre une de leurs connaissances, un ancien chef du Groupe Union Défense (GUD) – syndicat étudiant d’extrême droite dissous en 2024 – qui a fini nu et en sang sur le sol de son appartement. Jugés en juin 2022, ni l’un ni l’autre n’ont fait appel de leur condamnation, à trois ans de prison ferme pour Romain Bouvier et deux ans ferme pour Loïk Le Priol.
Cette même année 2015, ils avaient eu, en outre, un grave accident de voiture, dans lequel l’une des deux amies qui les accompagnaient a été grièvement blessée. L’accident a valu à Loïk Le Priol d’être condamné, en 2017, à une peine d’emprisonnement avec sursis pour conduite sous l’emprise d’un état alcoolique.
Lors d’un incident en détention en 2023, un surveillant a surpris Loïk Le Priol en train de téléphoner. A son interlocuteur, il disait : « Ce que j’ai préféré, ce sont les quatre bastos que je lui ai mises dans le buffet. » Federico Martin Aramburu avait 42 ans. Il était marié et père de trois enfants.