C’est assez vague. La justice a tranché. Elle a fait son travail et moi, de mon côté, du côté de toute la famille de Fede, on a trouvé que ce travail a été bien mené, qu’il est assez cohérent, au final, par rapport aux trois semaines qu’on a vécues.
Y a-t-il une forme de soulagement ?
Je ne parlerais pas de soulagement sur le verdict mais plus sur la globalité du procès. J’ai été assez soulagé du sérieux des magistrats, des jurés, de l’avocat général… C’était mon plus gros point d’interrogation quand je suis parti à Paris. Même la famille de Fede, qui vient d’un autre pays, avec d’autres manières de rendre la justice, a été soulagée du sérieux des débats.
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Vous vous êtes souvent demandé pourquoi Federico était mort et pas vous. Le procès vous a-t-il amené une forme de réponse ?
Non. Je me poserai toujours la question. Pourquoi lui est parti et pourquoi je suis toujours là. La vraie réponse que j’ai eue, c’est qu’on est tombés sur des gens qui étaient dangereux, c’est une certitude. Maria (l’épouse, NDLR) et la maman de Fede l’ont dit : c’est tombé sur lui, ça aurait pu tomber sur moi mais ça aurait pu tomber sur n’importe qui.
Attendiez-vous quelque chose d’eux ?
Qu’ils prennent conscience de ce qu’ils ont fait. Mais assez rapidement, à partir des deux-trois premiers jours, j’ai vu qu’ils étaient sur la même ligne que pendant quatre ans et demi, donc je n’ai pas été surpris de leur défense.
L’évolution dans leur défense et leurs excuses ne vous ont pas semblé sincères ?
C’est surtout qu’au fur et à mesure du procès, ils se sont rendu compte de la tournure que prenaient les débats. Il y a un enchaînement de situations qui ont amené à ce drame. Ils essaient de l’expliquer en trouvant toutes les excuses possibles. C’est qu’ils n’ont pas fait le travail nécessaire pour comprendre la réalité de leur dangerosité.
« Je me poserai toujours la question. Pourquoi lui est parti et pourquoi je suis toujours là »
L’avocat général l’a bien dit : à chaque moment, avant le drame, pendant le drame et même après le drame, ils avaient des choix à faire. À chaque fois, ils ont fait un choix qui a entraîné ce drame. Et aujourd’hui, de ce que j’ai compris, ils seraient capables de faire les mêmes. Ils sont dangereux.
Leur décision de faire appel de leur condamnation à 26 et 19 ans de réclusion ne vous surprend pas ?
Je m’y attendais. Ça prouve qu’ils n’ont pas compris.
Craignez-vous un nouveau procès ?
Non. On repartira à Paris et on réexpliquera exactement ce qui s’est passé, la dangerosité de ces gens et ce sera au nouveau jury de décider.
Shaun Hegarty, le 21 septembre dernier à la cour d’assises de Paris.
THOMAS SAMSON / AFP
Vous preniez énormément de notes durant le procès. Pour quelle raison ?
Pour me souvenir de tout. J’ai une mémoire qui marche quand j’écris. C’était une manière de tout bien avoir en tête, de suivre précisément l’ensemble des témoignages. On n’est pas préparé à une épreuve pareille.
On ne peut pas s’y préparer ?
Pas vraiment. On est juste entourés des proches, on essaie de rester concentrés. C’est pour ça que je n’ai pas voulu rentrer pendant les trois semaines. Je suis resté à Paris. Je voulais vraiment être dans mon match.
Cette épreuve était nécessaire dans votre reconstruction ?
C’était une étape importante. Et collective. Pour moi, mes proches et la famille de Federico. C’était important qu’on traverse tout ça ensemble. Il fallait rendre justice à Fede. Tout seul, on ne peut pas le faire. Il faut que ça se fasse par la justice.
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Quand on attend depuis si longtemps et que tout s’arrête, n’y a-t-il pas une sensation de vertige ?
J’ai eu énormément de soutien de la part de mes proches et de mes conseils que je remercie, mais aussi de toute une population du Pays basque, du monde du rugby… Ils étaient derrière nous, on l’a vraiment senti. Maintenant que ça s’arrête, on va pouvoir se projeter sur quelque chose d’autre, et repartir sur des choses plus légères, j’espère. Honnêtement, je me le souhaite.
Comment allez-vous aujourd’hui ?
Je vais bien. Je suis heureux d’être revenu dans mon cher Pays basque, et de pouvoir imaginer l’avenir avec mes filles.
Dans sa plaidoirie, votre avocate Véronique Massi disait : « Shaun, ça fait quatre ans qu’il ne respire plus. » Est-ce qu’aujourd’hui, vous respirez un peu mieux ?
C’est vrai qu’à partir du moment où le verdict est tombé, j’ai été délesté d’un poids.
À la barre, votre épouse Miren a dit que vous n’étiez plus tout à fait le même, que vous aviez perdu votre légèreté. Pensez-vous que cela peut revenir ?
Je suis forcément différent d’avant. J’étais quelqu’un – et je pense que je le suis toujours – qui aime profondément les gens, qui a une humanité, qui fait confiance aux gens. Après un tel drame, on devient un peu plus méfiant. On sait que ça peut exister. Et à partir du moment où tu sais que ça peut exister, tu es beaucoup plus vigilant. Notamment pour tes proches. Moi, je n’ai plus peur. J’ai peur pour ceux que j’aime.
« Je suis forcément différent d’avant. Après un tel drame, on devient un peu plus méfiant. On sait que ça peut exister. »
Émilie Drouinaud / SO
En parlez-vous, notamment avec vos filles ?
Ici, au Pays basque, on est quand même assez protégés. L’idée est d’essayer de les faire grandir dans un climat de partage et de joie, plutôt qu’un climat de haine. En plus, on est dans une période où cela pourrait arriver davantage…
Vous n’avez jamais été habité par la haine ?
Non. J’ai été très en colère mais la haine, je leur laisse.
Votre meilleur ami est mort dans vos bras. Comment vit-on avec cette image ?
Je ne cherche pas à l’oublier parce qu’elle fait partie de moi. Je ne pourrai pas l’oublier. Et ça serait… (Il ne termine pas sa phrase) En fait, il faut garder les moments difficiles en tête parce que ça nous construit. Ça fait qui on est.
« L’image de Fede mort dans mes bras fait partie de moi. Je ne pourrai pas l’oublier »
Et comment se protéger ?
Je ne sais pas. En fait, il faut l’accepter. J’ai été très bien entouré. Maintenant, il faut avancer.
L’avenir, pour vous, c’est quoi maintenant ?
[Rires] C’est de profiter des gens que j’aime et des moments joyeux. Simple. Pas compliqué.