Jean-Baptiste Elissalde après Écosse-France : « J'ai revu les 22 pires minutes de l'ère Galthié , c'est l'histoire d'une gangrène... »
« Un naufrage comme on en a vu samedi, c'est une première depuis les époques Novès et Brunel, que j'ai bien connue pour la dernière. Dans le contenu, la seule erreur que j'impute au staff, c'est de ne pas avoir opté pour une stratégie de défi en première période. J'aurais voulu voir les Bleus jouer davantage dans l'axe, être plus dans l'intensité combattue que courue. Les Gallois avaient joué comme ça contre l'Écosse (défaite 23-26) lors de la 3e journée du Tournoi, ça avait bien fonctionné.
Au lieu de ça, ils sont beaucoup passés par l'ouvreur, ça a créé de bonnes situations, mais je crois qu'ils auraient davantage usé leur adversaire avec un jeu plus frontal, dans lequel les avants auraient joué autour de Dupont, en essayant de se faire des petites passes comme ils savent le faire, afin d'user les avants adverses. Meafou aurait été utile dans cette stratégie, mais la France a préféré opposer de la vitesse à la vitesse écossaise, plutôt qu'imposer son jeu.
Cela dit, à la mi-temps, il y avait 19-14, rien n'était fait. Mais les vingt-deux minutes suivantes ont été les plus ratées de l'ère Galthié. Entre la 41e et la 63e, les Bleus ont encaissé 4 essais sans en rendre un, sept de leurs fautes ont été signalées par M. Gardner (pour cinq pénalités finalement sifflées et un carton jaune), et ils n'ont eu le ballon que 35 % du temps après avoir perdu six fois la possession sur des erreurs non provoquées et raté une réception de coup de pied. J'y vois essentiellement un enchaînement d'erreurs individuelles, comme si une contagion négative s'était emparée des Français, menés pour la première fois au score dans ce Tournoi et de plus en plus agacés et vexés au fil des minutes. Revenons donc sur quelques instants marquants de ces 22 minutes en enfer.
La première bascule de ce début de deuxième période, à mon sens, a été la sortie de camp après le coup d'envoi de l'Écosse. D'habitude, avec la puissance de Dupont, les Bleus se retrouvent à minimum 45 m de leur en-but. Mais là, le capitaine a sans doute tapé l'un des plus mauvais dégagements de sa carrière, pour trouver une touche aux 30 m environ, seulement. Rien de neutre là-dedans. Car la France va se retrouver tout de suite sous la pression d'un bon lancement de jeu écossais, face auquel elle ne va en plus pas bien défendre.
La faute de Lenni Nouchi est symptomatique de cette période : chaque joueur fait la sienne, par générosité, ou envie de sauver la patrie, ou pour rattraper l'erreur d'un autre. Et quand la gangrène prend... Je pense même que c'est pour se rattraper de sa mauvaise sortie de camp qu'Antoine Dupont a osé cette longue passe vers Attissogbe, finalement interceptée par Steyn.
Plus tard, Antoine Dupont tentera une autre passe osée, dans son en-but, qui débouchera sur un essai. Je la lie également à cette gangrène qui a commencé à ronger les têtes tricolores à partir du coup d'envoi de la deuxième période. Il y a eu des comportements anormaux, comme si les Bleus avaient "tilté" : montées totalement incohérentes qui offrent un boulevard à Kinghorn (56e, voir ci-dessous), Barassi qui ouvre un intervalle en prenant le même attaquant que Cros (57e), plaquage à retardement de Ramos en mode "chien fou" sur White (58e), montée trop tardive de Moefana qui permet à Graham d'aller à l'essai (59e)...
En défense, on a souvent vu les Bleus ne pas faire la même chose au même moment, l'un glissant quand l'autre fermait. Pour moi, ce n'est pas un problème de structure ou de discours, ce sont des comportements hors cadre dus à l'impatience, la frustration, la perte de repères dans un moment de "panique". Est-ce que j'imaginais que la France pouvait être sujette à ce genre de craquage ? Je ne m'y attendais pas, mais je pense que, hormis peut-être l'Afrique du Sud qui a des joueurs dominants avec un grand vécu commun, toutes les nations majeures actuelles peuvent connaître un passage à vide comme ça. Y compris la Nouvelle-Zélande, qui a pris quatre essais dans les vingt dernières minutes face aux Boks cet été.
Au niveau international, tout est accentué, ce ne sont pas les mêmes joueurs qu'en Championnat, tout va plus vite, et quand une équipe lâche, le score gonfle très, très rapidement. Cette équipe de France le sait, elle avait détruit l'Angleterre d'une manière encore plus brutale en 2023, et à Twickenham (10-50) ».









