Fin novembre à Cardiff, dernier week-end de la Tournée d'automne. Les Sud-Africains, l'une des meilleures équipes de tous les temps, déroulent leur rugby face à l'équipe galloise, perçue comme la pire de leur histoire. L'arbitre annonce la mi-temps, les coups de sifflet résonnent dans le Millennium Stadium au toit fermé. L'écart entre les deux équipes est abyssal, le score, déjà pesant, enflera encore (73-0).
Mon voisin de droite subit la situation. Il finit sa bière cul sec, dépité. Je lui souris par compassion, il a honte et cache quelques secondes son visage dans ses mains. La fierté d'un peuple se joue à peu de choses et au pays de Galles, le rugby en est un pilier. Autrefois, il y avait aussi les mines de charbon, la richesse de cette terre extraite la semaine par les hommes qui s'affrontaient le dimanche sur le terrain.
Les anciens puits sont tout proches. Les vallées creusées et les terrils sont situés à quelques minutes à vol d'oiseau. Pourtant au fond de la mine autrefois, les oiseaux étaient en cage. Dans chaque équipe, un homme circulait sous terre avec un canari. Il le surveillait d'un oeil attentif et s'il le voyait placer la tête sous son aile, cherchant l'oxygène dans un air vicié par le gaz, alors la catastrophe était imminente et le canary man donnait l'alerte.
Le désastre actuel du rugby gallois ne fait plus aucun doute, on est dedans. Aujourd'hui, aucun joueur du quinze de départ gallois ne pourrait prétendre à une place dans une autre des équipes des Six Nations. Une théorie émise par mon voisin canari, et je partage son analyse. Ces deux dernières décennies, Cardiff s'était habitué aux victoires d'une génération miraculeuse entraînée par Warren Gatland. On est passé en quelques années d'un âge d'or au retour au charbon.
Je suis ici depuis une semaine, il fallait du temps pour comprendre, je l'ai fait à ma façon. Je n'avais plus posé le pied au Royaume-Uni depuis la fin de ma carrière de joueur de rugby. Je me suis infiltré dans le pays. J'ai poussé des portes de pubs et assisté à des entraînements. J'ai avancé seul, avec le coeur ouvert et l'instinct comme boussole.
L'aventure a commencé quelques jours plus tôt à ma sortie du train, gare de Cardiff. Premiers pas en ville, je tombe sur la cathédrale du rugby local, le Millennium Stadium. Il est central, puissant, la vie s'organise autour. J'entre dans un pub mythique, on est lundi soir, je suis seul. Ambiance british, Oasis et Robbie Williams, les tubes des années 1990. Championnat national de fléchettes sur les écrans et course de lévriers.
Le gagnant de la première course s'appelle Welsh connection, je suis dans le thème, tout va bien se passer. Un monsieur entre, il marche difficilement avec une béquille, s'assoit tout proche de moi et on tape la discute. La pluie et le beau temps, le match de samedi contre l'Afrique du Sud. À Cardiff, les conversations sont comme les rues du centre-ville, elles débouchent forcément sur le Millennium Stadium.
Il s'appelle Andy et n'a jamais joué au rugby. Petit, il s'est fait cogner par une voiture et a perdu l'usage d'un pied, sa canne est à côté de lui. Il pense que le pays de Galles n'a aucune chance de gagner « mais ça sera une super atmosphère, tu vas voir ». Alors on en est là ? La seule chose qu'on espère, c'est une bonne atmosphère ? Je lui fais remarquer et ça le déprime. Derrière lui sur le mur, une affiche encadrée avec les visages dessinés de l'équipe nationale des années 1970. Ils sont caricaturés, ils ont des gueules d'atmosphère.
« À Pontypridd, ils font les meilleures tourtes à la viande de tout le Royaume-Uni »
Andy, supporter du pays de Galles
« L'âge d'or », me lance Andy, car cette équipe a dominé le rugby mondial avec des légendes comme Gareth Williams et des coupes de Beatles. On reprend notre discussion mais mon regard est attiré par cette affiche, Andy le voit. « Tu l'aimes bien ? Elle est en vente exclusive à Pontypridd, dans la boutique de l'artiste. C'est à 20 kilomètres d'ici, dans les vallées. J'y étais aujourd'hui justement. Ils font les meilleures tourtes à la viande de tout le Royaume-Uni. »
Pontypridd. Je connais ce nom. Beaucoup de grands joueurs y ont été formés, une équipe à l'ancienne, dure. Elle participait aux premières coupes d'Europe dans les années 1990. Brive, vainqueur en 1997, avait gagné contre eux en barrage.
« C'est facile, reprend Andy, tu prends le train de 13 h 38, il sera quai numéro 6. » Il a travaillé toute sa vie comme contrôleur à la gare de Cardiff, aujourd'hui retraité, il connaît toujours les horaires des trains par coeur et pour une personne handicapée, aiguiller des trains c'est une bête de façon de voyager.
Le lendemain, mon train passe à l'heure précise annoncée par Andy. Il s'engouffre dans les vallées du charbon, les élèves en uniforme rigolent autour de moi, Poudlard Express, paysage de collines et de briques rouges. On longe la rivière Taf, son eau coule depuis les vallées jusqu'à Cardiff.
Le stade de Pontypridd a une âme incroyable, un mélange de vibrations et de rudesse, le gazon a été remplacé par du synthétique et tout autour de moi sur les talus, la terre est lourde, chargée de résidus miniers. Il faut imaginer les matches de l'époque en plein hiver. Les hommes sortant du terrain le visage noir de boue, comme sortis des mines noires de charbon.
Des joueuses quittent les vestiaires, elles ne veulent pas être prises en photo, elles se méfient. Les caméras ne viennent plus ici. Pontypridd a été oublié du rugby de haut niveau au moment de la création des quatre « régions » galloises. Une décision qui passe mal encore aujourd'hui, vingt ans après.
Au-delà des résultats sportifs, le rugby gallois connaît une crise structurelle. Gestion financière désastreuse, mauvais investissements, gouvernance attaquée pour racisme et sexisme... Il y a une semaine, une nouvelle a glacé l'atmosphère, une des quatre « régions » sera bientôt supprimée pour concentrer les budgets et les bons joueurs.
Le rugby rayonne désormais autour des zones riches. Partout, les clubs importants sont des métropoles, des bassins économiquement forts. Le rugby des petites communes disparaît de la carte.
Je suis seul au milieu du stade. Autour de moi, le soleil se couche sur les collines. Des trous et des cratères en creusent le relief. J'entends presque les cris de la foule revenir du passé et les bruits mats des chocs entre les corps. Des milliers de matches se sont joués ici.
Hier au pub, Andy m'a confié sa théorie sur ce moment faible de l'équipe nationale. Selon lui, le pays de Galles a une histoire de physique, les joueurs de rugby étaient des hommes durs au mal, travaillant dans des métiers éprouvants dans la mine ou l'industrie lourde. Leur corps était solide, leur mental aussi.
Andy pense que les Gallois ont perdu cette spécificité. Les collines autour de moi concentrent une somme de travail inimaginable pour permettre l'avancée du monde, la révolution industrielle, l'enrichissement de quelques-uns. En sortant de l'enceinte, trois mectons passent à vélo. L'un d'eux est joueur, il a entraînement ce soir avec les cadets.
« Jarrod Evans, il habitait ma rue, on a joué au ballon toute notre enfance, il nous renvoyait les balles »
Un joueur de Pontypridd
« Il y a encore beaucoup de joueurs de Pontypridd qui montent en équipe nationale ? Je lui demande après quelques minutes à discuter.
- Bien sûr, tu vois le joueur qui a buté la pénalité de la gagne contre le Japon la semaine dernière (24-23), Jarrod Evans, il habitait ma rue, on a joué au ballon toute notre enfance, il nous renvoyait les balles. »
Cette victoire galloise n'a pas fait illusion, à l'arraché dans les dernières secondes, et ne cache pas la sensation de retard face au reste du rugby mondial. La dernière « région » à avoir remporté l'URC est celle des Scarlets de Llanelli en 2017. Ça commence à dater. Alors je m'y rends.
Et après une heure et demie de train vers l'ouest, je découvre une petite ville faite de maisons en briques identiques et alignées, salons de thé en papier peint rose. Comment le club d'une si petite bourgade a pu régner sur l'Europe du rugby dans les années 2000 au point de concurrencer le Stade Toulousain ? Au jour de mon arrivée, ils sont derniers de l'URC, quatre défaites en quatre matches.
Une pluie fine m'accompagne et imprègne les centaines de drapeaux croisés sur mon chemin. Ils pendent tristement. Celui du pays de Galles et celui des Scarlets, les deux représentent un dragon. On les trouve en logos, affiches, sur le papier gras du fish & chips que je mange en marchant sous la bruine. Les dragons sur les drapeaux sont gorgés d'eau. Ils ne rugissent plus, ne crachent plus de flamme, ne font même plus d'étincelles. On est passé du canari au dragon, de la cage au drapeau.
Je traverse un quartier résidentiel neuf et calme posé sur les ruines du lieu mythique de la ville, l'ancien stade de Stradey Park, témoin d'une grande victoire sur les All Blacks en 1972. Les usines et les mines des alentours avaient fermé pour l'occasion, le capitaine de cette équipe était Phil Bennett, il a sa statue devant l'église et un pub à son nom.
La nuit tombe, on est mercredi, ce soir c'est Ligue des champions alors je pousse la porte. Cet établissement est un musée, sur les murs sont exposés des photos et des maillots du pays de Galles, de Llanelli et des Lions britanniques. Je prends le temps de regarder les images de ce jour mémorable en noir et blanc.
Ma curiosité attise celle d'un groupe d'anciens, l'un d'eux se lève et me fait la visite. Il était là, il avait 22 ans, il se rappelle de la pluie, de l'arrivée des joueurs, des tribunes pleines. Nos vies ont besoin de mythe pour se construire, de journées d'or, le risque est d'y rester accroché.
Il m'offre un verre et m'invite à sa table avec ses amis. Leurs histoires tournent autour du passé mais ils ont des rires d'enfants. On discute comme si on se connaissait depuis toujours et j'ai une sensation très forte d'amitié pour ces vieux messieurs, qui regardent Liverpool se faire déglinguer par le PSV Eindhoven.
À ma gauche, l'un d'eux ne parle pas beaucoup mais à la mi-temps il saisit sa chance, me regarde dans les yeux et dit : « On parle beaucoup du passé, non ? » On rigole, c'est le thème de ma journée. Je lui explique qu'en arrivant ici, je ne savais rien de cette histoire dans laquelle ils existent depuis tant d'années. Ils vivent chaque jour au milieu des photos de ce match dont l'issue a tant impacté leur destin.
Si les Blacks avaient logiquement battu cette équipe de Llanelli ? Ces gens auraient eu une autre vie, et la ville dans son ensemble par répercussion. « Tu sais, une vie d'homme ça passe vite », finit-il par me dire et cette phrase m'est revenue sans cesse depuis.
Je sors, il fait nuit noire et face au pub, un grand panneau demande aux passants d'empêcher la disparition des Scarlets en signant une pétition. Les vies d'homme sont courtes et certains clubs éternels finissent quand même par mourir. Mince, j'ai oublié de demander à Clive combien de temps vivent les dragons.
« Après chaque âge d'or, il y a eu un âge difficile. » Un mec me dit cette phrase deux jours plus tard, assis dans un bus traversant la vallée de Pontypool au nord de Newport. « Attends ! » Je sors mon carnet et note sa phrase, il est flatté. Il a une dégaine à aimer la bagarre, pas la philosophie même si les deux ne sont pas incompatibles en vérité. Il a un nez cassé et des croûtes synonymes d'embrouille récente.
Assis côte à côte dans ce bus humide, j'ai commencé par lui poser des questions sur ses tatouages. Il en a sur les mains et me montre les autres en soulevant ses vêtements. À la vue d'un dragon rouge sur le bras, je sens mon instinct vibrer et ma boussole pointer vers le nord. Alice suivait le lapin blanc et moi les dragons rouges.
Je me rends au musée de la mine, un ancien puits reconverti en lieu de connaissance et d'héritage. Il ne travaille pas, il sort juste de prison et prépare son prochain âge d'or. Il a passé des diplômes en incarcération et n'y retournera pas, c'est juré. « Tu sais comment s'est formé le charbon ? » Je suis heureux, j'ai toujours aimé les têtes de ouf qui racontent bien les histoires. « Avant, il y a des centaines de milliers d'années, c'était que des marécages et des fougères. Et puis un nouveau cycle est arrivé, elles se sont décomposées, recouvertes de roche et de sable. Le charbon s'est créé, c'est comme le reste, de la transformation. »
Une heure après, au milieu des collines de bruyères et des installations minières, je suis le dernier visiteur du musée. Un ancien mineur me fait la visite. Il a arrêté de travailler dans les mines en 1989, l'année de ma naissance. Il me demande si le rugby me manque, je lui dis « parfois » quand je regarde les matches. Je retourne la question, il me répond que tout ça est loin derrière lui. D'autres cycles ont pris la place dans sa vie.
« L'équipe nationale va recommencer à gagner tu verras. C'est une question de cycles »
Un ancien mineur gallois
« L'équipe nationale va recommencer à gagner tu verras. C'est une question de cycles. Je me souviens en 1998, la France nous avait battus 51-0 et tout le monde disait que tout était fini, qu'on ne gagnerait plus jamais, qu'il n'y aurait pas de relève. Mais quinze ans plus tard, on a dominé le rugby européen pendant plus de dix ans, ce n'est plus qu'une question d'évolution. Tu vois ce paysage ? Toutes ces collines creusées ? Tout a totalement changé en deux cents ans. Qui peut prédire ce qu'on deviendra. Bon, on va fermer, je t'accompagne à la sortie. »
On marche en silence et la nuit tombe doucement. Sous mes pieds, j'imagine les galeries creusées et les strates de minerais. Le sous-sol nous ressemble, il ne s'est pas formé en un jour, il a fallu du temps et des cycles. Je quitte le pays de Galles demain alors je me fais une promesse pour toujours, enfin un toujours d'une courte vie d'homme : « Joue pas au canari garçon, laisse couler la pluie, laisse voler les dragons. Si on veut vivre des millésimes, il faudra des années de charbon. »










